UNE FIN D’ANNÉE BIEN CHARGÉE

La fin de cette année 2018 est bien chargée de situations et d’événements exceptionnels au niveau national, à La Réunion et en Indianocéanie. Nous nous arrêterons à ces trois niveaux qui nous concernent directement. La conjoncture internationale n’est pas moins chargée, mais la place manque, dans le cadre de cet article, pour l’aborder. Rapide synthèse.
I . Au niveau national.
1. Les Gilets jaunes sont l’expression d’un refus du peuple de laisser se poursuivre l’entreprise de casse du modèle économique et social français [1].
2. Le Gouvernement essaie de calmer la colère du peuple par des mesures analgésiques, tout en affichant qu’il maintient le cap de la casse.
3. Si le Président actuel persiste dans l’entreprise de casse du modèle français, à moins d’un coup d’État, il aura le même parcours que ses prédécesseurs, Valéry Giscard d’Estaing, Nicolas Sarkozy et François Hollande : des électeurs enthousiastes les portent au pouvoir, sur la base d’une promesse de changement – dix-huit mois plus tard, les mêmes électeurs désenchantés, découvrent qu’il y a eu malentendu sur le contenu et la nature du changement ; ils descendent dans la rue – cinq ans après, ils refusent de leur accorder un second mandat (le président Hollande, pour s’épargner le renvoi dans ses foyers, a préféré ne pas se représenter).
4. Outre l’expérience cumulée des dégâts de cette politique de casse, aujourd’hui – c’est la nouveauté du mouvement des gilets jaunes – des classes moyennes, promues du modèle français, subissent les effets douloureux d’un déclassement ou en sentent peser la menace [2].
5. Au niveau national – et nous sommes concernés – il y a un rapport de forces entre les ultralibéraux de la loi du marché qui veulent casser le modèle français, et les électeurs victimes de cette casse ou en passe de l’être.
6. Ce qui me paraît préoccupant, c’est que les casseurs ont un corps de doctrine et un cadre (le moins d’État possible, la loi des marchés, du profit, de la compétitivité, etc. : l’Ecole de Chicago) dans lequel s’inscrivent leurs objectifs et leurs stratégies, alors que ceux qui sont en face semblent avoir renoncé à la doctrine et au cadre (le modèle français) dans lequel devraient s’inscrire leurs objectifs et leurs stratégies, comme s’ils considéraient, eux aussi, que ce modèle est obsolète.
7. Je crains fort que l’abandon de ce cadre, fasse perdre le camp du développement des hommes et des peuples, et qu’en matière de progrès, cet échec nous renvoie à l’Angleterre économique et sociale de Dickens et à la France de Zola.
8. On loue « le courage » des politiques qui cassent le modèle français avec l’appui et les moyens de la grande finance du monde entier, puissamment organisée ; il y aurait plus de « courage », me semble-t-il, à réformer le modèle français qui fut un modèle européen [3]
9. Aux niveaux national, européen, international La Réunion devait s’inscrire dans le camp du « développement des peuples ». Elle devrait prendre position à l’occasion des prochaines élections européennes (2019), présidentielles (2022), législatives (2022).
II. S’agissant de La Réunion
1. S’agissant de La Réunion, un gros problème de fond est à régler : celui de la reconnaissance et de la survie de « la petite patrie » (La Réunion). La tendance est de la gommer : il n’y a plus de Réunion, La Réunion c’est la France. Cette vue de l’esprit a des conséquences terribles. Si les responsables politiques persistent à poursuivre dans cette voie, les explosions de demain n’auront rien à voir avec celles des gilets jaunes d’aujourd’hui. Cette survie de la petite patrie et sa reconnaissance, devront faire partie des missions de la conférence territoriale politique [4].
3. Seulement voilà, les dirigeants du pays n’en veulent pas. Ils estiment que les choses sont bien comme elles sont. Le système et ses fondamentaux leur conviennent, conviennent à leur confort d’irresponsables. Pour eux, c’est à Paris qu’appartiennent le pouvoir et les responsabilités qu’il implique. C’est pour cela qu’il a fallu faire venir la ministre pour dialoguer avec les gilets jaunes. Pour trouver un responsable, le Réunionnais doit s’adresser à Paris.
4. La création, par la Région, du Conseil des citoyens ne paraît pas être une réponse adéquate. L’institution dispose de Conseils. La création d’une structure interne ne représente pas le dialogue peuple-élus qu’il faudrait ouvrir ; elle apparaît plutôt comme une tentative de mainmise sur le peuple [5]..
5. Je verrais plutôt la conférence territoriale, ordonner au conseil économique et social d’ouvrir un dialogue (pas une consultation) – à la manière des enquêtes parlementaires – avec les gilets jaunes qui reconstitueraient les groupes des barrages (sans les barrages) pour la circonstance.
6. Cette méthode aurait les avantages suivants : de concentrer la démarche avec une seule autorité politique (la conférence territoriale) ; de mettre clairement les gilets jaunes d’un côté et les élus de l’autre côté de la table ; de donner la parole au plus grand nombre (même à raison de deux membres par commune, désignés par tirage au sort, ce Conseil des citoyens de la Région, ne pourra pas être représentatif du mouvement) ; de répertorier, du même coup, le panel le plus large des attentes, des revendications et des propositions ; de communiquer (le dialogue), en retour, aux plus grand nombre de gilets jaunes, des informations qu’ils n’ont peut-être pas, sur les questions qu’ils mettront sur la table.
7. A la suite de cette large enquête-dialogue (qui pourrait durer trois mois), un rapport du Conseil chargé de la conduire, établira un état des propositions qui devraient servir de base à une nouvelle politique réunionnaise ; enrichir, éventuellement corriger, les orientations actuelles.
8. Les décisions qui seront arrêtées par la conférence territoriale, après consultation des assemblées (conseil régional, conseil départementale et association des maires) séparément ou réunies en congrès, seront l’expression de La Réunion sur son destin et serviront de base à des négociations avec le Gouvernement.
Si la casse du modèle français est à la source des mécontentements et des désordres que nous connaissons au niveau national ; ce déni d’une identité réunionnaise est à la source des problèmes qui secouent et secoueront de plus en plus la Région.
III. L’Indianocéanie.
1. Dés événements importants ont eu lieu en Indianocéanie cette année : le contentieux franco-comorien à propos de Mayotte qui continue ; la réforme constitutionnelle comorienne ; la réforme de la COI, dans l’air mais pas encore concrétisée ; les élections présidentielles malgaches.
2. Dans les milieux économiques, politiques, universitaires réunionnais, les critiques contre la Commission de l’océan Indien (COI) sont sévères. Cela me paraît malheureux. L’Indianocéanie communautaire et la COI (réformée) comme outil politique de la communauté de nos îles, me paraissent représenter une chance et un moyen de régler dans le temps les problèmes divers et variés qui empoisonnent la vie de nos peuples, tout en assurant, dans l’immédiat, le développement des peuples.
3. J’ai entendu, récemment, un dirigeant politique réunionnais important, tenir des propos invraisemblables contre la COI. Sous couvert de « réalisme », cet élu vantait la coopération bilatérale de La Réunion avec tantôt les Comores, tantôt Maurice, tantôt Madagascar. Ces coopérations bilatérales, avec l’argent de l’Europe – principalement INTERREG – s’apparentent aux méthodes d’intervention des ONG caritatives et humanitaires plutôt qu’à la pratique d’une politique. Les ONG font ponctuellement ce que la politique ne fait pas globalement. Si la politique devient une ONG de plus, nos pays et nos peuples ne sont pas sortis des ornières.
4. Il est temps que les dirigeants politiques de l’Indianocéanie, à travers la COI, élaborent une politique de développement communautaire intégré des peuples indianocéaniens. Les Réunionnais, membres à part entière de la COI, ont un rôle important à jouer, en partenariat avec nos cousins comoriens, malgaches, mauriciens et seychellois.
Tels sont quelques repères que je me suis permis, en cette fin d’année, de présenter aux Réunionnais, qui prennent de plus en plus conscience de leur existence collective comme peuple et des responsabilités que cette qualité de peuple leur confère vis-à-vis de leur petite patrie ; qui prennent aussi, de plus en plus conscience de leur place de peuple libre, au sein de la Nation, de l’Europe, de l’Indianocéanie et du Monde.
En attendant le chantier de 2019, joyeuses fêtes de Noël, à vous, à vos familles, à vos proches, et au prochain JPH du 7 Janvier 2019.
Paul HOARAU
[1] JPH N°88 du 19 novembre 2018 : LA DEMOCRATIE EN QUESTION ? – JPH N°89 du 26 novembre 2018 : CHACUN SON METIER – JPH N° 91 du 10 décembre 2018 : LES DERNIERS JOURS DU MODELE FRANÇAIS.
[2] Sans, apparemment, rattacher ces déclassements à la casse du modèle.
[3] JPH N°92 du 17 décembre 2018 : LE MODELE REUNIONNAIS.
[4] Sur les missions de la conférence territoriale, cf JPH N°90 du 3 décembre 2018 : LES LEÇONS DES GILETS JAUNES.
[5] Cela correspondrait à la tendance du président actuel de la Région qui a, de cette façon, vassalisé les présidents de deux assemblées consulaires (la Chambre de Commerce et la Chambre des Métiers).

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