Il est important d’intégrer la négation actuelle de notre pays et de notre peuple dans tous les projets que nous échafaudons parce que – je l’explique dans mon Journal du 01 avril (N°103) – des puissances naturellement constituées et installées avec bonne conscience, sont en état de démolir, par politiques interposés, à la faveur d’un système qu’on a laissé se mettre en place, tout ce que nous voulons construire. Les Réunionnais ne sont plus responsables de l’avenir de leur île, elle ne leur demande plus rien et n’attend rien d’eux. La fameuse phrase de Kennedy – « ne vous demandez pas ce que votre pays peut vous apporter, mais que pouvez-vous apporter à votre pays ! » – ne nous concerne pas. Cela a des conséquences pour le développement culturel, économique, social de notre île, pour l’emploi, entre autres choses. Si nous ne réglons pas cette question clairement, nous resterons des pantins et on nous paiera pour que nous le restions. Que s’est-il passé ?
Quand Alexis de Villeneuve est abattu mortellement, en pleine campagne électorale, ce 25 mai 1946, le pays est politiquement dirigé par des hommes de la varangue, des hommes appartenant aux grandes familles traditionnelles de l’île. Le maire de Saint-Denis, Raymond Vergès, appartient à ce monde. Les conseillers du gouverneur, les conseillers généraux, les maires sont de ce monde-là. Les leaders du monde du travail, qui sont pour la fin de l’exploitation éhontée de l’homme, pour les progrès sociaux, pour la départementalisation – les Raymond Vergès, les de Lepervanche, et les leaders du CRADS (Comité Réunionnais d’Action Démocratique et Sociale) qui ne sont pas communistes, mais qui suivent et entourent les communistes – sont de ce monde-là : de « la varangue ».
Autour d’eux, dans un camp comme dans l’autre, à droite et à gauche, gravitent des mondes de « seconds couteaux », de militants, de partisans, de « nervis », qu’on appelle « partis », mais qui n’en sont pas, qui sont des clans aux pratiques politiques douteuses. Tout le monde a fraudé aux élections, de façon inimaginable, tout le monde a fait le coup de poing. La varangue traditionnelle occupe l’agora et la dirige. Une classe d’hommes et de femmes non issue de la varangue est en train de monter. Ces élites nouvelles sont en train d’occuper des places éminentes, notamment dans l’administration. Elles aimeraient entrer en politique, mais s’en méfient. Certaines, en raison de conjonctures particulières et exceptionnellement, seront choisies et appelées par les dirigeants naturels (de « la varangue ») à des postes politiques clés. Lucien Gasparin est resté un modèle du genre [1].
C’est ainsi qu’évolue La Réunion, depuis l’abolition de l’esclavage, depuis l’instauration de la troisième République. « La cour » s’émancipe ; il y a « la grande patrie », la France et « la petite patrie » La Réunion ; les citoyens de « la petite patrie » meurent pour « la grande patrie » en 14-18 et en 39-45 ; ceux qui sont devenus « les métros », sont, pour les Réunionnais de cette époque (que j’ai connue), des « Européens » ou des « Français » ; quand Marius et Ary Leblond écrivent leur roman, ils ne l’intitulent pas « En Métropole », mais « En France » ; tout ce peuple – les « contre-nation » compris – se sent Français et aime la France, « la grande patrie ». Certains Réunionnais s’installent ailleurs pour se faire un nom en France et en Europe. Certains servent aussi « La Réunioncolonisatrice ». Les administrateurs, les fonctionnaires coloniaux, les exploitants, les commerçants réunionnais foisonnent dans les colonies françaises d’Afrique, d’Asie et de Madagascar. Après la décolonisation, des relations se tissent entre ces gens revenus dans l’île par la force des choses, nostalgiques. Mais, dans le même temps, beaucoup de Réunionnais nourrissent des rêves, montent des projets pour La Réunion et s’activent localement : le port de Saint-Pierre, l’usine hydraulique de Takamaka (d’avant la seconde guerre mondiale), le chemin de fer, le port de La Rivière des Galets, l’industrie du sucre ; la SAPMER ; le lycée, etc. sont les témoins de cette vitalité réunionnaise.
On pourrait croire que c’est la départementalisation qui a bouleversé la situation. Les gazettes et autres porte-parole des voix autorisées ont contribué à instiller cette idée dans les esprits. La départementalisation est une vieille revendication, elle date de Sarda Garriga. Depuis, la gauche notamment ne cessera pas de la revendiquer. A l’époque du Front populaire elle sera au centre des slogans. En réalité, la France n’y est pas trop favorable. Si elle l’était, compte tenu du contexte réunionnais, elle n’aurait pas attendu 1946. Et les débats parlementaires, cette année-là, ont montré cette réticence. En réalité, la départementalisation a été un choix de la France pour échapper au contrôle annuel de l’ONU (de la commission de décolonisation) dont elle était l’objet, compte tenu du statut colonial de l’île. Pour que la France échappe à ce contrôle (et à tout ce qu’il représentait), l’île devait être décolonisée, c’est-à-dire devenir indépendante ou bénéficier du statut de la métropole. La départementalisation était la solution qui permettait à la France de conserver sa souveraineté sur « les vieilles colonies », la tête haute. L’aspiration réunionnaise ancienne et l’intérêt de la France – enfin ! – se rejoignaient. Mais la départementalisation elle-même, jusqu’à Michel Debré, ne devait pas beaucoup bouleverser la situation. Le jour de l’assassinat de de Villeneuve, la loi de départementalisation a été votée (au mois de mars), mais le premier préfet arrivera plus d’un an plus tard (le 15 août 1947) ; La Réunion est encore une colonie et le Gouverneur Capagory usera de son pouvoir régalien pour dissoudre la municipalité de Saint-Denis. Après Raymond Vergès, c’est un ancien représentant de la varangue, Jean Chatel, qui sera élu à Saint-Denis. Il ne restera pas longtemps. Il mourra à la tâche en 1948.
1946, c’est le commencement de la fin du pouvoir politique de la varangue. Il reste encore, pour un certain temps quelques représentants de ce monde, Roger Payet, Fred Isautier, Pierre Lagourgue. Ils disparaîtront eux aussi ; Ils ne seront pas des « debréistes » inconditionnels. Roger Payet critiquera clairement l’ordonnance d’octobre 60 ; Lagourgue sera dans une sorte d’opposition ; et on suspectera ce milieu « d’autonomie bourgeoise ». Progressivement, discrètement, mais inexorablement, les noms à particules, les noms des grands propriétaires terriens, ceux des chefs d’industrie disparaîtront des postes de responsabilités dans les annuaires politiques. Alors – et ce sera cela le bouleversement politique de cette année – « les seconds couteaux », les hommes de mains, certains chefs-nervis des anciens patrons finiront par accéder au pouvoir. Le niveau de la classe politique baissera parce que ces hommes ne sont pas préparés aux responsabilités du pouvoir. Cette rupture dans la vie politique de l’île apparaît comme un de ces éléments qui interviennent en dehors des prévisions et des volontés humaines, et qui s’inscrivent, comme des manifestations « du destin », dans la ligne d’une certaine évolution de l’histoire. 1946 met en place le personnel politique qui conviendra parfaitement au préfet Perreau-Pradier : un personnel qui se complaît dans le confort que lui offre la République; un personnel qui s’accommode de l’irresponsabilitépolitique, un personnel qui, quoiqu’il fasse (qu’il fraude, qu’il vole, qu’il bafoue la loi), pourvu qu’il crie « vive la France ! » et qu’il soit « national », sera protégé et intouchable. C’est cela que les gens de mon âge ont vécu et que nous percevons encore aujourd’hui, comme une survivance, comme une séquelle.
1957, sera le deuxième bouleversement qui façonnera encore davantage notre personnel politique d’aujourd’hui. Monsieur Perreau-Pradier, cette année-là, est nommé préfet de la Réunion par le gouvernement de Monsieur Guy Mollet, président du conseil des ministres. Monsieur Gilbert Jules, ministre de l’intérieur, dira à une éminente personnalité réunionnaise, j’étais là : le gouvernement a nommé un préfet qui fera la vie dure aux communistes pour les éliminer et qui disposera des moyens nécessaires. Nous sommes dans la logique française du pouvoir central, qui veut démontrer que les communistes ne sont pas à gauche, mais à l’Est ; nous sommes, aussi, dans la logique d’un autre ministre qui déclare que « l’Algérie c’est la France ». Perreau-Pradier est important parce qu’il est le symbole et l’instrument efficace de cette politique, qui s’inscrit dans le contexte mondial particulier de « la guerre froide ». En 1946, l’alternative de la départementalisation permet à la France de conserver sa souveraineté sur les territoires des anciennes colonies et favorise la revendication « départementaliste » des Réunionnais ; en 1957, le personnel politique local qui arrive au pouvoir à partir de 1946, favorise l’application de la politique de la France, anticommuniste, toujours dans le contexte de « la guerre froide », pour conserver sa souveraineté dans notre région [2]. Ce personnel – les meilleurs croient que la fin justifie les moyens – en contrepartiedu confort, de l’irresponsabilité et de l’impunité, laisse faire, approuve, favorise. Il se soumet à Paris avec zèle.
1963 confirmera et renforcera les bouleversements de 1946 et de 1957. Trois événements venus du « destin », s’inscrivant dans la ligne d’une certaine évolution du monde, vont intervenir : la décolonisation, l’élection de Michel Debré et l’annonce de l’autonomie du Parti Communiste Réunionnais (le PCR) [3]. Les vieilles colonies, nouveaux départements, vont retrouver, pour la France, la place et l’importance qu’ils avaient perdues ; Michel Debré peut faire payer la départementalisation par la France (ce qu’elle avait refusé jusqu’alors) ; et l’autonomie, présentée comme une forme camouflée de l’indépendance, c’est perdre tout ce que la Francepaie depuis Debré.
Le personnel politique local est confirmé dans sa ligne de conduite, dans son irresponsabilité : 1. Il défendra toujours les intérêts de la France (pas toujours les intérêts français locaux) ; 2. Pour cela, il laissera au Gouvernement l’entière responsabilité des affaires de La Réunion ; 3. En contrepartie, ce dernier devra payer, directement, ce qu’il lui demandera de payer aux Réunionnais (individus, catégories sociales, entreprises) [4].
Ce système est d’une efficacité redoutable, électoralement et d’un confort indiscutable pour les « politiciens » irresponsables. Il convient parfaitement au personnel politique aux affaires et à une grande partie de ceux qui voudraient prendre la place : à la classe politique dans son ensemble. Les règles classiques d’un développement économique normal ne sont plus nécessaires, la Francepaye : La Réuniondevient un marché « intéressant et sûr» qu’il faudra capter pour le plus grand profit d’un « groupe » qui domine, ne partage pas, ferme les perspectives notamment indianocéaniennes [5].
Ce qu’il faut, c’est réparer les ruptures de 1946, aggravées en 1957 et confortées en 1963 par l’incapacité d’un personnel politique promu au pouvoir d’une façon qui n’avait pas été prévue et auquel il n’était pas préparé. Ce qu’il faut, c’est renouer le fil de notre histoire. Aujourd’hui, La Réunion fait de la figuration dans l’agora. C’est le Gouvernement qui publie des bilans triomphants ; gère des « relances » pénibles ; et crie que les problèmes demeurent. Le personnel politique s’en moque. Il a fait que les électeurs sont contents et nous prennent pour des trouble-fête : ils remplissent leur caddys tous les mois ; font la fête à La Saline toutes les semaines ; vont en vacances à Maurice, en Thaïlande ou en France (en « Métropole » ou dans l’Hexagone). C’est cela que l’assassinat de deVilleneuve, le passage de Perreau-Pradier et l’action de Michel Debré, ont fait de nous [6].
Les Réunionnais de l’agora, de la varangue, de la cour, sont en train de se rendre compte qu’ils ne sont plus rien [7]. Les hommes politiques se rendent compte que l’arrogance de leur attitude n’a d’égal que la vanité de leurs propos ; les acteurs économiques, qu’ils perdent leur patrimoine progressivement ou sont menacés de le perdre ; les demandeurs d’emplois, qu’il y a de moins en moins de places pour eux dans l’île. Ceux qui ont de l’ambition pour leur pays se rendent compte que les portes leur sont de plus en plus fermées, que les espaces de développement futur leur sont interdits. Mais tout ce monde et le peuple avec lui, ont peur, peur de mécontenter la France et de perdre, du coup, tous les acquis qu’ils apprécient.
Certains Réunionnais comptent sur le Gouvernement pour retrouver le cours de notre histoire, renouer les fils rompus du passé que nos ancêtres et nos aïeux ont tissé. C’est, manifestement, ne pas sortir de la ligne de conduite que nous venons de critiquer, de la ligne de conduite du personnel politique issu de ce passé qui nous a échappé. Notre retour suppose que la varangue et que la cour créoles, se retrouvent dans une agora créole : que les créoles reprennent le pouvoir créole au sein de la République : « la manière réunionnaise d’être Français ». Ce retour à notre histoire, cette résurrection de nous-mêmes, sont notre affaire, personne ne peut les opérer à notre place. Ces trois mouvements – de 1946, de 1957, de 1963 – qui nous sont « tombés dessus », étaient peut-être providentiels. Ils nous ont réduits, tous, à rien. Ni les Réunionnais de l’agora, ni ceux de la varangue, ni ceux de la cour, ne peuvent se prévaloir d’une « préférence » de Paris. Les intérêts parisiens qui voudraient confisquer ce que Paris nous a donné, se passent de nous et le font sentir, nous le disent. Ils se passent de l’agora, de la varangue et de la cour créoles.
Cette prise de conscience, devrait nous permettre de réagir, de nous réveiller, de nous réunir non pas contre qui que ce soit, mais, au contraire, pour nous retrouver et retrouver notre place et notre rôle dans la République, en Europe, en Indianocéanie, en Afrique, en Asie et ailleurs. Personne ne peut nous en vouloir pour cela. La peur n’a pas de sens, il nous faut être clairs dans nos têtes sur nous-mêmes, et nous rassembler pour le dire.
Paul HOARAU
[1] Marcel Vauthier fait partie de cette élite. Mais il est un des rares à s’aventurer libre, dans la politique. Il sera souvent seul.
[2] Cette politique, pour des dirigeants français, sera une sorte de croisade pour protéger l’Occident chrétien.
[3] Cf JPH de Paul Hoarau, N°97 du 18 février 2019 : « COMMENT EN SOMMES-NOUS ARRIVÉS LÀ ? »
[4] Cela va jusqu’à la revendication d’un dirigeant réunionnais, devant le Président de la République, le 1er février : que le Gouvernement paie le transport à La Réunion, des marchandises de France, que les Réunionnais consomment ici.
[5] Cf le JPH de Paul HOARAU N°103 du 1eravril 2019 : « 3. MA CONTRIBUTION ECONOMIQUE AU DIALOGUE REUNIONNAIS INSTITUTIONS & PEUPLE »
[6] Ils ont également fait d’autres actions plus positives, mais ils ont aussi fait cela.
[7] Cf JPH de Paul Hoarau, N°97 du 18 février 2019 : « COMMENT EN SOMMES-NOUS ARRIVÉS LÀ ? »