Après la parenthèse de la semaine dernière sur l’enjeu politique actuel entre LE PROFIT et L’HOMME, non seulement à La Réunion, en France, en Europe mais aussi dans le monde, nous reprenons notre série concernant les prochaines échéances électorales : européennes le 26 de ce mois (cf le JPH N°106 du 29 avril 2019), municipales en 2020, régionales en 2021. Cette semaine, le JPH sera consacré aux élections municipales de l’an prochain. Mais nous nous permettrons quand même, comme la semaine dernière, une brève remarque sur l’Europe. La proximité des élections, les réactions diverses aux articles, les exposés et les débats sur le sujet, à «LUNIVERSITÉ MARON », nous invitent à cette dérogation que vous comprendrez.
L’Europe, c’est une pratique, une technique, de l’argent, un esprit de solidarité et de subsidiarité, un message original. Il est difficile de concevoir la suppression d’une Europe organisée et unie. Mais pour quelle politique ? C’est à ce niveau que doit porter notre réflexion et se poser notre choix, le 26 : sur un plan général, le choix entre le Profit et l’Homme ; sur le plan local, l’usage de l’argent que l’Europe met à notre disposition. Les manifestations des syndicats et des gilets jaunes, les discussions sur les plateaux de télévision indiquent clairement la prise de conscience de l’enjeu général concernant la volonté d’une certaine politique de casser le modèle au service de l’Homme (que j’appelle, parfois, « le modèle français » du CNR). A-t-on pris conscience de l’enjeu local ? [1]
L’agitation politique autour des élections municipales de l’an prochain, semble, à La Réunion, déjà plus grande qu’autour de l’élection européenne du 26 de ce mois. « Le microcosme » calcule, examine, bavarde davantage sur les élections municipales. « Que fera untel si untel se présente, aura-t-il l’appui d’un tel et d’un tel ? Que fera tel autre pour lui barrer la route, l’empêcher de gagner ? Et quel sera l’attitude de tel ou tel parti ? Quel chantage financier le président (de la Région) pourra exercer sur les maires ? Quelle riposte des maires pourrait organiser pour neutraliser l’influence du président ? Qui trahira pour gagner une place ? [2]» Le souci est de transformer le plus grand nombre d’électeurs, par une politique clientéliste, en partisans qui voteront pour vous. En période électorale, les projets seront les projets porteurs de voix, pas ceux qui fâchent, susceptibles de faire perdre des voix. Par exemple à Saint-Denis, il y aurait deux projets de transport en commun présentés par deux candidats éventuellement concurrents, projets « porteurs ». Autre exemple : on sera prudent pour parler des requins pour ne pas déplaire à un électorat qu’on n’aime pas, mais qui peut vous faire perdre l’élection, sujet délicat. Les candidats ne croient pas au succès du travail commun avec le peuple pour construire une commune heureuse ; ils croient à l’achat des voix d’électeurs partisans. Les électeurs, aujourd’hui, ne sont pas en mesure de changer les convictions des candidats – ce changement dépend beaucoup d’eux – parce qu’ils sont trop divisés et pas assez indépendants.
Ceci dit, des maires en place, avec des charismes personnels divers, sont implantés dans leur commune d’une façon telle qu’aucun adversaire ne pourrait les en déloger. Ils meurent à la tâche ou perdent leur siège par décision de justice. Mais alors, quand ils ont purgé leur peine, ils sont réélus par des majorités confortables. Chacun a son truc, mais tous doivent leur pérennité à la qualité de leur relation avec la population. Des projets de qualité qu’ils réalisent et qui ne sont pas déterminants pour gagner une élection. Tel maire qui a pris des mesures saines, parfois difficiles comme la suppression des voitures de fonction, le voyage avion des élus en « classe économique » ; des mesures parfois innovantes comme l’anglais dès les plus petites classes, les voyages gratuits en bus pour les jeunes et pour les vieux, les cantines scolaires gratuites, la multiplication des médiathèques, le développement des sports, etc. ce maire-là n’est pas positivement perçu par les électeurs qui utilisent ces mesures sans faire le lien avec la municipalité (ce qui montre la rupture qui existe entre les institutions de la République et le peuple, rupture anormale dans une société démocratique comme la nôtre) [3]. Ces maires « indéboulonnables » sont-ils des modèles ?
Certains pourraient être des modèles, d’autres non. L’implantation profonde des maires dépend, essentiellement de leur personnalité. Il arrive que l’on n’aime pas ce qu’ils font, mais qu’on les aime. Ils font l’objet d’une opposition parfois forte, souvent justifiée, mais toujours vaine. C’en est au point qu’au bout d’un certain temps, avec de la patience, l’un ou l’autre de ces maires finit par faire entrer son principal et plus virulent opposant, dans sa majorité. Suffisamment occupés dans leur commune, ils délaissent les autres collectivités, en sont, tout au plus, de simples membres ou des vice-présidents. Le Parlement exerce encore de l’attraction sur certains, mais de moins en moins. C’est, en partie, l’explication de leur pérennité municipale parce que les électeurs apprécient de plus en plus que leur maire ne se disperse pas.
En dehors de ces personnalités exceptionnelles, les maires qui ont un minimum de popularité, disposent d’un pouvoir électoral réel important. Je comprends difficilement l’importance que l’on donne au président de la Région auprès des maires. Il est vrai que le président de la Région distribue beaucoup d’argent – un maire me disait qu’il votait pour le chéquier du président – mais quelques maires se posent maintenant en chefs de partis. En face de l’argent du président, il y a l’électorat du maire qui est, aussi, l’électorat du président. Les électeurs font-ils la différence entre une élection municipale et une élection régionale ? Ou bien les confondent-ils ? Tout cela pour dire que le maire, dans sa commune, me semble, électoralement, plus puissant que le président de la Région. L’idéal aurait été que les électeurs fussent suffisamment libres, indépendants, informés et responsables pour pouvoir voter la liste municipale qu’ils jugent la meilleure, en son temps ; et pour la liste régionale qui leur semble la meilleure, en son temps. Les regroupements des maires pour constituer un « lobby » électoral est variable et imprévisible. Il semble fini le temps où les maires socialistes ou LR ou communistes poussaient, efficacement, à voter pour les candidats du parti. A l’intérieur des partis, il y a des dissidences et des transfuges qui sèment la confusion. Le président Macron s’est fait fort de casser ce système. Mais ce système est, d’abord, le résultat de l’indépendance de plus en plus grande des électeurs qui refusent, de plus en plus, de s’enfermer dans le carcan des partis. En réalité, ici, ce n’est pas le carcan des partis qui est rejeté, mais la dictature d’individus, sous le couvert d’un parti. Aujourd’hui, les candidats aux municipales doivent savoir que le patronage d’un parti, l’appui d’une haute personnalité politique, n’ont plus la même importance que naguère. En 2020, les comptes se règleront davantage entre eux et les électeurs indépendants de la commune.
Aujourd’hui – cela est de plus en plus évident – les électeurs tiennent avec leur maire, au moins un responsable politique. Ils ne savent pas qui est le responsable politique de l’île, la ministre des outre-mer ? Le préfet ? Le président de la Région ? Le président du département ? Les parlementaires ? En cas de problème, à quelle porte faudra-t-il frapper ? Une des réformes principales, pour l’île, institutionnellement, sera, en effet, de désigner LE responsable politique réunionnais. Au niveau de la commune, le responsable c’est le maire. Tous nos problèmes – le logement, le travail, l’assistance, l’école, les transports, la circulation, la sécurité, la propreté, l’eau, l’électricité, la production, la distribution, l’aménagement du territoire – tous ces problèmes, d’une façon ou d’une autre, se concrétisent tous, au final, dans la commune et passent par la mairie. En cas de difficulté dans la commune, les électeurs se tournent vers leur maire. Quand le problème concerne plusieurs communes ou l’ensemble des communes, ils manifestent contre les maires. Si les responsabilités viennent d’ailleurs, des maires, avec leur écharpe, seront à côté des manifestants, dans la rue. Ou alors, à travers l’association des maires, ils manifesteront, interpelleront, négocieront. Ils sont le lien principal entre les populations et les institutions extra-municipales ; ils sont entre le marteau de ces institutions et l’enclume du peuple. De plus, ce qui leur est demandé est concret et souvent immédiat. Il y a entre le maire et le peuple un lien immédiat, concret, humain. C’est pour cela qu’un vrai maire n’est pas autre chose que maire [4] ; c’est pour cela que, parfois, les électeurs n’aiment pas ce que fait le maire, mais l’aiment ; c’ests pour cela que ces maires sont indéracinables ; c’est pour cela que la présence des maires dans la conférence territoriale politique qui organiserait le dialogue entre les institutions et le peuple pour remettre La Réunion et les Réunionnais à leur place, dans la suite de leur Histoire, est justifiée.
Les maires du pays avaient tendance, jusqu’à maintenant, à se rapprocher davantage des autorités politiques (gouvernement, président de la Région, président du Département, etc.[5]) plutôt que du peuple, parce que, de cette façon et par le jeu des relations personnelles, ils avaient plus de chances d’avoir des subventions pour construire, financer, embaucher ; en jeter plein la vue, acheter, s’attacher des électeurs. Aujourd’hui, les électeurs veulent davantage participer au progrès de la commune, les conseillers municipauxsont moins «godillots » et les opposants plus soucieux que ça change. L’utilisation des deniers publics fait l’objet d’une plus grande attention. Les « affaires » vont de moins en moins se traiter à partir des « relations personnelles » (qui seront toujours utiles) et davantage d’institutions à institutions dans le respect des règles. Ceux qui savent vous diront, qu’aujourd’hui, une décision prise par une institution peut être contournée par la décision d’un maire en réponse à la sollicitation d’un partisan ou d’un puissant qui a le bras long.
Pour qui voter ? Il est vraiment top tôt pour le dire, s’agissant des prochaines municipales. La question – difficile – se pose plutôt pour le scrutin du 26 de ce mois. Mais d’ores et déjà, on peut dire qu’il faudra, de préférence, choisir quelqu’un de connu et connu pour la qualité de ses relations avec les gens. Le lien entre le candidat et le peuple sera capital. Il faudra choisir, de préférence, quelqu’un qui sera maire avant tout (un homme, un mandat). Il faudra regarder, également, les membres de sa liste. Le maire n’est pas seul. La présence de conseillersde qualité n’est pas négligeable. Les conseillers loyaux sont considérés, mais les conseillers « godillots » sont de moins en moins appréciés. Le contenu du programme sera important. Il sera aussi important que la manière avec laquelle il aura été rédigé. Sort-il tout droit de la tête du maire et de quelques amis de son entourage ou bien est-il l’expression d’un dialogue préalable avec les acteurs de la commune(milieux économiques, associatifs, administratifs, usagers, etc.) ? Enfin, l’orientation politique affichée, si elle l’est, ne sera pas négligeable. Le candidat est-il pour la SOCIÉTÉ DU PROFIT ou pour LA SOCIÉTÉ DE L’HOMME ?
S’il est vrai qu’aujourd’hui, la priorité est de se préoccuper du bulletin que nous coulerons dans l’urne dans quinze jours, il n’est pas inutile de penser à 2020, aux municipales, comme c’est le cas… Nous aurons tout le loisir d’y revenir.
Paul HOARAU
[1] Le choix, parmi les 33 ou 34 candidats n’est pas facile. Si quelqu’un a choisi de voter pour un candidat qui est sûr de ne pas être élu, mais qui correspond à ses convictions, c’est, pour lui, une façon de voter blanc : de dire qu’aucun candidat susceptible d’être élu ne lui convient, mais qu’il a une opinion qu’il désire exprimer.
[2] JPH N°106 su 29 avril 2019
[3] La commune de Saint-Denis a fait tout cela, mais toute cela ne représente pas l’image du maire électoralement déterminante..
[4] La solution un homme un mandat est véritablement la bonne. La France va dans cette direction qui est la bonne. C’est la raison pour laquelle le recul concernant l’abandon du poste de parlementaire si l’on devient ministre, est étonnant.
[5] Je connais quelqu’un qui me reprendrait pour me dire : « président du conseil régional », « président du conseil départemental ». Et je partage son avis. Mais dans le contexte actuel et dans le contexte de mon article, il s’agit, non pas de relations institutionnelles, mais de relations personnelles. C’est comme cela que cela fonctionne.