Quand « les jeux des Îles », seront « les jeux de l’Indianocéanie », on pourra dire que quelque chose aura changé dans la vie de notre île et dans la vie des peuples indianocéaniens.
Il est difficile de comprendre les réticences des Réunionnais à adopter l’Indianocéanie, alors qu’ils la vivent quotidiennement, qu’ils en parlent tous les jours et partout. A persévérer dans leur refus, ils laisseront les autres îles la diriger, sans nous. Nos compatriotes réfractaires nous disent que ce sont les autres, les Comoriens, les Malgaches, le Mauriciens, les Seychellois qui n’en veulent pas. Le bon prétexte !
Les Comoriens, les Malgaches, les Mauriciens qui « déboulent » chez nous, vivent l’Indianocéanie ; les Réunionnais qui s’installent et qui installent leurs entreprises à Maurice font, les uns et les autres, de l’Indianocéanie comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. Il faut la maîtriser. Comment se fait-il que des entreprises réunionnaises soient prospères à Maurice et aux Comores alors qu’elles périclitent et disparaissent ici ?
Tous les soirs, sur les chaînes de nos télévisions, nos présentatrices de la météorologie nous parlent du temps qu’il fait, non pas dans l’Océan indien comme elles disent, mais en Indianocéanie (Johannesburg exceptée : une ville africaine?…) Si l’on présente la météorologie d’Afrique, il faut distinguer celle-ci de l’indianocéanie et mentionner d’autres villes africaines, comme nos présentatrices le font pour la France)
Le Pape va visiter Madagascar et Maurice dans quelques mois. Les évêques de l’Indianocéanie seront autour de lui à l’occasion des manifestations et des célébrations qui auront lieu (comme ils l’ont été autour de Mgr Aubry, à La Réunion, pour le quarantième anniversaire de son ordination épiscopale). « Le développement des peuples » de cette région, pour reprendre une expression du Pape Paul VI dans une encyclique sur ce thème, passe, me semble-t-il, par l’Indianocéanie, dans l’esprit de ce document.
« Les jeux des Iles » ne sont-ils pas « les jeux de l’Indianocéanie » ? Regardez, les pays concernés, ne sont-ils pas les peuples de nos îles ? Les prochains jeux seront « les jeux de l’Indianocéanie. », parce qu’aux prochains jeux, les Indianocéaniens seront fiers de ce qu’ils sont et de ce qu’ils ont fait, chez eux, avec l’Afrique, l’Asie et l’Europe ; parce qu’aux prochains jeux, l’Indianocéanie sera là.
Comme Galilée disait, au milieu d’un scepticisme affiché général, à propos de la terre ; « pourtant elle tourne ! », au milieu du déni de certains milieux officiels, affiché, je dis que l’Indianocéanie existe…
L’Indianocéanie (donc La Réunion) n’est pas l’Afrique, n’est pas l’Asie, n’est pas l’Europe. L’Indianocéanie, c’est le mélange de tout cela et ce sont les relations fortes entretenues ou recherchées, avec les continents des origines (l’Afrique, l’Asie, l’Europe). Personne ne fera l’Indianocéanie pour nous. Pour les puissances passées ou à venir, diriger nos îles, les conduire, les dominer, sont quelque part, une forme d’expression de leur puissance. Cela compte ! Ne leur en déplaise, nos peuples n’en veulent plus. Dans le silence de leur inconscient (de craintes, ou de peurs, ou de révolte contenue!) ils veulent être responsables de leur destin. Le développement des hommes par le pays qu’ils exploitent et par les relations qu’ils entretiennent librement, est la seule voie pouvant y conduire. Pour cela, en Indianocéanie, ils doivent abattre les murailles que le système colonial a dressées pour isoler nos îles entre elles, les enfermer sous son contrôle ; pour cela, ils doivent trouver en eux-mêmes et entre eux, les moyens essentiels de leur existence et organiser leur société commune (l’Indianocéanie) et ses échanges, en conséquence, avec, pour commencer, les pays des origines (d’Afrique, d’Asie et d’Europe).
L’hégémonie indienne, les possibilités chinoises, le rattachement à l’Afrique, sont autant d’éventualités évoquées. Des catégories de Réunionnais en ont été tentées. C’est pour cela que le développement des manifestations cultuelles ou culturelles de l’une ou de l’autre communauté ont été, parfois, appréhendées comme des expressions communalistes. A La Réunion, cette crainte s’est estompée, et si, l’un ou l’autre a imaginé que ces manifestations pouvaient servir à des rattachements nationaux qu’ils auraient aimés, la plupart d’entre eux en est revenue. Ces manifestations sont devenues réunionnaises, pas du tout communalistes. D’ailleurs, les publics qui y participent, sont mélangés, elles ne correspondent pas à des catégories d’ethnies particulières. Comment cela se pourrait-il avec le métissage qui caractérise notre peuple ? « Le groupe de dialogue interreligieux », chez nous, a été possible en grande partie à cause de cela. C’est sur cette base que les uns et les autres, nous devons construire La Réunion, ensemble. Si les cultures d’origines chinoises, indiennes et européennes, devenues réunionnaises, ont pu se reconstituer ici, avec un certain éclat, il faut reconnaître qu’il n’en est pas tout à fait de même pour les cultures et les religions d’origine africaine, alors que les éléments de la culture créole de chez nous, de notre « créolité », de notre « réunionnité », doit une grande partie de ce qu’elle est, à l’Afrique.
Si nous parlons ainsi, ce n’est pas d’abord, pour des raisons ethniques. A la différence des autres, les hommes et les femmes qui se réclament de leur origine culturelle et de leurs religions originelles africaines – pour les raisons que nous connaissons – n’ont pas la reconnaissance et la place qui leur reviennent sur le chantier en cours, culturel, politique, économique et social, de notre pays ! Nous ne sommes plus africains, nous sommes Réunionnais, mais l’Afrique que nous portons tous en nous, doit apparaître et rayonner comme apparaissent et rayonnent l’Inde, la Chine, la France devenues réunionnaises : avec le même éclat.
Cette base culturelle réunionnaise, produit de notre Histoire, est la même pour tous les pays de l’Indianocéanie : les Comores, La Réunion, Madagascar, Maurice, les Seychelles. Nos peuples doivent en prendre conscience et leurs dirigeants doivent abattre les murailles qui nous isolent les uns des autres, pour entamer, enfin, une politique de développement communautaire avec les peuples et sous la responsabilité des politiques.
Pour ce qui nous concerne, pour la part d’action qui nous revient, quand est-ce que nos présentatrices de télévision nous diront le temps qu’il fait en Indianocéanie ? Entendrons-nous la voix de l’Indianocéanie à l’occasion de la visite du Pape ? Notre espace immédiat de développement sera-t-il l’Indianocéanie ? Les prochains jeux seront-ils « les jeux de l’Indianocéanie » ?
Paul HOARAU