L’achat d’une partie de Vindémia par Hayot a beaucoup ému. La presse en a parlé. En vérité nous ne sommes plus les maîtres du jeu. Étant ce que nous sommes et ne faisant plus ce que nous ne faisons plus, nous ne pouvons pas prévoir ce que sera l’issue de l’affaire. Ceux qui tiennent le pays (une catégorie de milieux économiques), font et ne font que ce qu’ils veulent et ceux qui devraient le tenir (les politiques), ont vendu leur responsabilité au prix du confort qui leur est assuré.
1. Les faits – Le groupe Bernard Hayot (GBH) décide d’acheter le groupe Vindémia pour 219 millions. GBH possède une grande surface « CARREFOUR », et, aussi, DÉCATHLON, Mr BRICOLAGE et RENAULT. Vindémia possède, en INDIANOCÉANIE (les documents officiels et les journaux s’entêtent à dire « dans l’Océan Indien ») : 13 hypermarchés JUMBO, 34 supermarchés SCORE, 209 magasins, 1 plateforme de stockage au Port, la franchise FNAC.
Pourquoi cette vente ? Vindémia appartient au grand groupe national CASINO qui a fini de l’acheter au GROUPE BOURBON (de Chateauvieux) en 2007. « Le séisme est déclenché par le placement en procédure de sauvegarde de RALLYE, la maison mère du groupe CASINO »[1]. CASINO a de grosses dettes. Pour régler son problème, il décide de vendre sa filiale VINDÉMIA. et GBH « a saisi cette belle opportunité »[2].
Seulement voilà, si cette vente se fait – il faudra que « l’autorité de la concurrence » l’autorise – GBH passe à « 40 % et 50 % de parts de marché en chiffre d’affaires » [3], c’est-à-dire « en position dominante ». Pour cette raison, conformément à la loi, « l’autorité de la concurrence », saisie, pourrait refuser d’autoriser l’opération. GBH a prévu la parade. Pour ne pas tomber dans cette situation, il revend à une société réunionnaise (la SAB de M. Adrien Bellier) quatre « hypermarchés » achetés à VINDÉMIA : « C’est pour cela que nous avons fait tout de suite le choix de proposer la cession de quatre hypermarchés… C’est une opération qui ne concentre pas mais qui dynamise. » [4]
2. Conséquences – Le monde économique prend ombrage de cet expansionnisme de GBH. Le monde local de la grande distribution en particulier est inquiet. GBH passe à 40 % et 50 % de part de marché. Il est en position dominante. Sa décision de revendre quatre « géants » à la SAB ne convainc pas. On craint, les choses se passant comme elles se passent, que cette opération ne dynamisera pas la concurrence comme le prétend M. Hayot, mais plutôt une entente. En tout état de cause GBH est en « position dominante ». Cela pose un problème que « l’Autorité de la concurrence » devra régler. – Cette opération soulève aussi la question de l’emploi. Selon la loi (avant El Khomri) l’acheteur n’avait pas le droit de licencier. Mais il pouvait, sous certaines conditions, le faire après (se rapporter à l’affaire Florange en France il y a quelques années et à l’affaire Whirlpool en ce moment même). L’expérience montre que les déclarations d’un acheteur, même s’il est de bonne foi, ne sont rien moins que sûres. En tout état de cause, les syndicalistes font remarquer qu’à l’occasion de ces négociations, ils n’ont pas été consultés, ni informés, contrairement à la loi. La question de l’emploi reste ouverte. – Quant aux prix, M. Hayot dit, dans l’interview du « Quotidien » qu’il prend « l’engagement de baisser les prix de 3 à 4 % ». La baisse des prix – cela est dans la nature des choses – ne dépendra pas de « l’engagement » de M. Hayot, mais de sa capacité de s’y tenir, si l’absence de concurrence, l’inexistence des politiques et de l’opinion publique lui laisse les mains libres pour agir au gré de ses intérêts. La question des prix n’est pas liée à la vente de Vindémia à GBH.
Pour la concurrence, il est clair que la formule envisagée ne peut pas lui permettre de jouer son rôle pleinement ; pour l’emploi, si l’autorité légale est faible et les politiques absents, les personnels subiront les décisions que pourra prendre GBH, conformément à ses intérêts ; pour les prix, s’il n’y a pas de vraie concurrence et si, de surcroît, l’autorité légale est défaillante et les politiques muets, GBH sera libre d’agir à sa guise. Sur un plan plus général, si ce qui se prépare se concrétise, la tendance aboutira au renforcement d’une situation de monopole en faveur d’éléments extérieurs intéressés par « les belles opportunités » du marché local et à l’élimination des acteurs économiques moins forts et concurrents, en particulier des acteurs locaux (qui n’auront pratiquement plus le droit de vivre).
3. Constat – Dans cette affaire, on peut s’arrêter à cinq constatations : le puissant impose sa règle, le politique est absent, l’administration est prudente, quant à l’opinion (je serais tenté de dire : l’électeur), elle est cruellement sceptique et tragiquement divisée, enfin, accessoirement, les milieux économiques prennent leurs marques en Indianocéanie.
GBH décide : Vindémia doit vendre à un seul acheteur, sinon l’opération ne se fera pas. Et si l’Autorité demandait à CASINO de partager son patrimoine, de vendre en plusieurs lots ? La profession pense justement que la concurrence, c’est plutôt à quatre ou cinq qu’à deux. Et si la vente à la SAB, se ferait directement, sans passer par BGH ? BGH semble pouvoir imposer la formule que nous connaissons : « L’Autorité de la concurrence » devra validercette opération » dira son directeur général. – Les politiques qui se disent responsables du destin de l’île et donc de son organisation, démocratiquement, en conséquence, ne sont pas là. Ceux qui ont timidement parlé, n’étaient pas « des responsables » directs. Dans la confusion actuelle, la ministre des Outre-Mer, le préfet, le président de la Région, le président du Département sont considérés comme autant de « responsables ». Autant dire qu’il y a un trop plein. En tout état de cause, localement, nous ne savons pas qui est responsable, personne n’ose revendiquer cette charge et, prudemment, tout le monde se tait et fait le dos rond. – L’administration, bras séculier de la politique, en l’absence d’ordres publics, transparents, lisibles par le peuple (l’Autorité de la concurrence par exemple), joue le jeu de « Prudence petits pas ». – L’opinion publique, les citoyens (je préfère viser plus directement les électeurs, acteurs politiques) désintéressés, semble-t-il, eux aussi, ne pèsent pas lourds. – Enfin, alors que les politiques font la fine bouche à propos de l’Indianocéanie, les milieux économiques y prennent leurs marques. Nous constatons que Vindémia a saisi « les bonnes opportunités » mahoraise et mauricienne et a pris position aux Comores et à Madagascar. Demain, GBH prendra sa place.
A la faveur des absences politiques et des prudences administratives, tout le monde, s’il est puissant, peut faire absolument ce qu’il veut, impunément ou quasiment. En l’occurrence, le monde de la « distribution » est organisé par le plus fort, derrière le rideau des institutions en trompe-l’œil.
4. Résolutions – Il est temps de réagir. Il est temps d’identifier, localement, un responsable politique. Les affaires locales ne peuvent pas être traitées à 10 000 kilomètres. – En attendant et dans l’urgence, il serait bon que les responsables élus des collectivités locales se réunissent au sein « d’une conférence territoriale politique » pour prendre en main les affaires urgentes. – S’agissant de la grande distribution, il serait urgent que cette « conférence territoriale politique », avec l’accord et la participation des autorités nationales, organisent un travail collectif avec les importateurs, les producteurs locaux, les distributeurs, les banquiers et les consommateurs pour , dans le cadre des institutions de la République éventuellement adaptées, définir une politique réunionnaise qui assurerait à tout le monde sa place, ses limites, ses fonctions, ses solidarités ; et qui mettrait fin « à la loi de la jungle ». Cela prendra un certain temps, raison de plus pour se mettre à l’ouvrage. En attendant, il faut arrêter l’évolution actuelle d’une marche anarchique vers une aggravation de la situation de monopole, nuisible au développement de l’île et des Réunionnais.
Paul HOARAU
[1] Jérôme Talpin -JIR – 23 juillet 2019
[2] M. Stéphane HAYOT, directeur général du groupe – Interview du « Quotidien », 23 juillet 2019.
[3] « Le Quotidien » , id
[4] M. Stéphane HAYOT, directeur général du groupe – Interview du « Quotidien », 23 juillet 2019