D’où provenaient les esclaves de Bourbon ?
Aujourd’hui considérée comme une insulte à la civilisation et qualifiée de « crime contre l’humanité » par de nombreux États [1] , choquant déjà de belles âmes à l’époque moderne [2] , la traite était fille de son temps ; ce commerce qui fut même pratiqué pour le compte du roi, ce commerce que l’Église bénissait [3] , constituait au XVIIIe siècle un moteur de l’économie, à Bourbon comme ailleurs [4] .

Alors que les Européens se livraient à la traite vers l’Amérique depuis plus d’un siècle et demi [5] , elle commença à Bourbon peu après le début du peuplement permanent de l’île [6] . Elle provenait de régions très variées tant était grand le besoin de main-d’œuvre [7] : aux apports secondaires effectués en annexe du commerce le long de la route des Indes, s’ajouta bientôt une traite régionale qui devint vite essentielle, Madagascar et la côte orientale de l’Afrique fournissant au XVIIIe siècle l’immense majorité des esclaves de Bourbon.

L’Aurore, négrier de 1784. 1998.
Musée historique de Villèle

Au long de la route des Indes

Depuis l’Afrique occidentale

La traite de la côte occidentale de l’Afrique vers Bourbon au XVIIIe siècle

Au départ de l’Afrique occidentale, ce furent à partir de 1702 quelques recrues du hasard que des navires, interlopes [8] à l’occasion, troquèrent [9] puis revendirent à Bourbon ; le nombre de ces esclaves était alors dérisoire [10] .
Tout en les trouvant d’une « cherté excessive », la Compagnie des Indes fit ensuite transporter vers Bourbon des Africains de l’Ouest : 200 esclaves de Juda [11] en 1729, 76 puis 188 esclaves de Gorée [12] en 1730 et 1731.

Marchand d’Esclaves de Gorée. Labrousse. 1796.
Musée historique de Villèle

Interdit en 1731, ce trafic fut à nouveau autorisé en 1737 par Mahé de La Bourdonnais [13] et une certaine relance s’effectua de 1739 à 1744.
Les importations régulières s’arrêtèrent ensuite malgré les multiples demandes des administrateurs de Bourbon : les derniers Africains de l’Ouest arrivèrent à Bourbon en 1767.

Depuis l’Inde

La traite de l’Inde vers Bourbon aux XVIIe et XVIIIe siècles

Dès la fin du XVIIe siècle, des esclaves furent aussi parfois ramenés de l’Inde par les navires qui faisaient retour vers la métropole [14] . Les arrivées se firent plus abondantes à partir de 1728 ; Pierre-Benoît Dumas [15] se rendit en 1729 à Pondichéry [16] où il assista au recrutement servile. Interrompue de 1731 à 1734, la traite reprit sous Mahé de La Bourdonnais et des centaines d’esclaves arrivèrent à Bourbon depuis Pondichéry. Après 1767, des traitants [17] de Bourbon eurent des correspondants à Pondichéry et à Chandernagor [18] , des négriers de Bourbon allèrent à Goa.

Mais les guerres entre la France et la Grande-Bretagne [19] portèrent un coup presque fatal à cette traite : à la fin du XVIIIe siècle, elle n’était plus qu’incidente. Son souvenir servit toutefois de référence à l’engagisme [20] du milieu du XIXe siècle.

À partir de Madagascar

La traite de Madagascar vers Bourbon au XVIIIe siècle

Les conditions de la traite malgache

Madagascar fut très tôt une source de traite : dès le Xe siècle, et peut-être même avant, les musulmans s’y fournissaient en esclaves ; les Portugais au XVIe siècle, les Néerlandais et les Anglais au XVIIe siècle s’y approvisionnèrent. Entre 1685 et 1726, des pirates installés dans le Nord de la Grande Île livrèrent occasionnellement des esclaves à Bourbon.
Désireuse de mettre en valeur Bourbon, la Compagnie des Indes prit ce trafic à son compte en 1717 : réputée française, Madagascar était la source de traite la plus proche de Bourbon.
Avec les troubles révolutionnaires, la réglementation commerciale s’effaça derrière la législation politique. Restreinte de 1789 à 1794, prohibée de 1794 à 1802, de nouveau autorisée ensuite, cette traite fut stoppée par les interventions britanniques à Madagascar (1810-1811).

Trois lieux de traite successifs

Rédigeant en 1681 un rapport aux directeurs de la Compagnie, l’ex-commandant Régnault [21] recommandait d’aller « traiter » les Malgaches ailleurs que dans le Sud de la Grande Île.

Au XVIIIe siècle, le Nord de la côte orientale de Madagascar servit de véritable chasse gardée pour les Mascareignes ; doté d’excellents mouillages, il offrait d’importantes ressources humaines : des Betsimisarakas, des « cafres » [22] qui, débarqués au Nord-Ouest de l’île, l’avaient traversée à pied, puis des Merinas.
Ainsi, de 1720 à 1735, la plupart des esclaves malgaches de Bourbon vinrent d’Antongil ; mais, à force d’y puiser des esclaves, les possibilités s’y restreignirent au milieu du XVIIIe siècle.

En 1758, Foulpointe devint le centre officiel de la traite. Un poste y fut très sommairement aménagé avec magasins, nègrerie, cases et hangars. Le déclin de Foulpointe se produisit en 1791 lorsque mourut le roi Yavi [23] . En 1797, les Britanniques détruisirent la palissade du poste de traite ; le commerce des esclaves s’y réduisit alors à quelques têtes.

La prédominance de Tamatave, jusque-là lieu de traite secondaire, commença entre 1798 et 1801. Si Tamatave n’offrait qu’une rade dangereuse pendant l’hivernage, si les terrains marécageux y occasionnaient parfois des fièvres, c’était le débouché maritime des hauts plateaux d’où provenaient les esclaves merinas. En 1807, le capitaine général des établissements français dans l’océan Indien, Decaen, y affecta l’agent commercial principal avec autorité « de la baie d’Antongil jusqu’à Mananzary (Mananjary) » ; Tamatave n’eut toutefois jamais l’importance qui avait été celle de Foulpointe. De plus, dès 1811, les Britanniques forcèrent les Français à évacuer leurs comptoirs malgaches.

Depuis la côte orientale de l’Afrique

La traite depuis la côte orientale de l’Afrique vers Bourbon au XVIIIe siècle

D’abord, à partir du Mozambique

Carte de la baye de Mosambique. Bellin, Jacques-Nicolas. Vers 1750.
Musée historique de Villèle

Dès la création par Colbert de la Compagnie française pour le commerce des Indes orientales (1664), ses directeurs s’intéressèrent à la côte orientale de l’Afrique. Mais, faute de moyens, aucune expédition ne fut entreprise vers cette région encore mal connue. De temps en temps, des marins portugais vendaient quelques esclaves issus de l’Est africain aux colons de Bourbon [24] .
En 1721, le vice-roi de l’Inde portugaise [25] se trouva forcé de relâcher à Saint-Denis ; victime des pirates [26] , il fut rapatrié au Portugal par un navire de la Compagnie des Indes ; en remerciement, il promit d’écrire aux autorités du Mozambique afin d’y faciliter la traite vers Bourbon. Les premières traites s’avérèrent cependant décevantes à cause des fortes pertes humaines au cours du voyage.

Mahé de La Bourdonnais fit pratiquer une traite systématique entre le Mozambique et Bourbon : chaque année, deux expéditions fournirent plusieurs centaines d’esclaves. Arrêté de 1746 à 1750, ce trafic reprit à la fin de l’époque de la Compagnie [27] , profitant de complicités au sein d’une administration portugaise pourtant chargée de réserver au Brésil les Noirs du Mozambique. Les sources de la traite se déplacèrent alors vers le nord : Sofala et Mozambique furent délaissés au profit des îles Quérimbes tandis que commença la fréquentation des comptoirs musulmans.

L’Est africain, principale source d’esclaves pour Bourbon

Convoi d’esclaves. In « Aventures de six français aux colonies. Bonnefont, Gaston. 1890 ».
Musée historique de Villèle

La côte orientale de l’Afrique l’emporta quantitativement sur Madagascar dès les dernières années de la Compagnie. Et au début de la période royale, le nombre de « cafres » débarqués aux Mascareignes était déjà cinq fois supérieur à celui des Malgaches.

Dans les possessions portugaises, la traite était alimentée par les Yao qui vendaient sur le littoral ceux qu’ils avaient capturés dans la région intérieure du lac Nyassa [28] .

Du cap Delgado au golfe d’Aden, le littoral africain était théoriquement sous la suzeraineté du sultan de Mascate ; en fait, les pouvoirs locaux y étaient pratiquement indépendants [29] , ce qui rendait cette traite incertaine. La traite vers Bourbon y aurait commencé en 1754, serait devenue régulière après la fin du monopole de la Compagnie et aurait culminé vers 1785-1790, période pendant laquelle les esclaves y étaient moins chers qu’au Mozambique. Difficile à localiser (dans nombre de cas, les navires étaient réputés venir de la « côte d’Afrique » sans plus de précision), cette traite s’effectuait dans les multiples comptoirs musulmans qui jalonnaient les côtes des actuels Tanzanie, Kenya et Somalie, de Lindi au sud à Mogadiscio au nord, avec comme foyers principaux Quiloa entre 1770 et 1794, puis Zanzibar à partir de 1802.

Le marché aux esclaves à Zanzibar. Bayard, Emile.
Musée historique de Villèle

La traite clandestine du XIXe siècle

À l’aube du XIXe siècle, Bourbon s’orienta vers l’économie sucrière [30] , culture et industrie dévoreuses d’esclaves [31] , au moment même où la traite était interdite et l’esclavage menacé.

Le 8 janvier 1817, une ordonnance de Louis XVIII prohiba la traite ; Bourbon ne pouvant plus s’opposer ouvertement à sa métropole [32] , cette ordonnance fut enregistrée le 27 juillet 1817. Mais face à la peur obsessionnelle de manquer de main-d’œuvre, Bourbon entra dans la clandestinité [33] et, de manière illégale, quelque 50 000 nouveaux esclaves furent introduits dans l’île, dont une très large majorité entre 1817 et 1831 [34] .

L’ébauche de la lutte contre la traite (1817-1825)

Dès 1817, des cas de traite arrivèrent devant les tribunaux ; si le gouverneur Milius [35] fit de Bourbon la colonie française où les saisies pour fait de traite furent les plus importantes et esquissa avec les autorités de Maurice une coordination de la lutte contre les négriers [36] , les magistrats de Bourbon ne condamnaient pas souvent les négriers [37] .

Capture d’un négrier sur la côte occidentale de Madagascar. Ray, H. -J.
Musée historique de Villèle

Établir un fait de traite n’était pas chose facile. Il fallait repérer les navires qui, lorsqu’ils servaient à la traite, étaient souvent débaptisés. Inspecter un navire avant qu’il n’ait chargé ses captifs ou après qu’il les ait déchargés ne servait pas à grand-chose. Surprendre un négrier au large pouvait pousser le capitaine à jeter à la mer sa cargaison humaine. Confondre un négrier n’était possible qu’au moment où il effectuait sa livraison [38] ; mais les traitants opéraient de préférence de nuit, dans des endroits peu surveillés parce que dangereux.

Arab slave-traders Throwing slaves overboard to avoid capture. 19e siècle.
Musée historique de Villèle

Rechercher sur l’île les nouveaux esclaves provoquait le tollé des colons : c’était, selon eux, persécuter les habitants, perturber le travail, allumer follement un esprit de révolte chez les esclaves.

Le temps des hésitations (1826-1831)

Directeur général de l’intérieur à partir d’octobre 1826, Michel Eusèbe Mathias Betting de Lancastel tenta d’entraver la traite. En revanche, le gouverneur de Cheffontaines [39] se montra beaucoup moins regardant en la matière.
L’opinion publique était, majoritairement, favorable à la traite. La population blanche y voyait le moyen d’accomplir une sorte d’« exploit » en narguant l’appareil de l’État, de réaliser des opérations financières très rentables et d’assurer le fonctionnement économique de l’île.

Les inconvénients de la traite étaient toutefois de plus en plus évidents. Ils étaient politiques : l’autorité de l’administration était compromise à Bourbon ; le fossé entre la métropole et sa colonie se creusait ; les pressions diplomatiques du Royaume-Uni sur la France se multipliaient [40] . Ils étaient sanitaires : l’absence de quarantaine à l’arrivée s’avérait préjudiciable aux nouveaux esclaves, voire à toute la population de l’île [41] . Ils étaient moraux : la traite était devenue encore plus atroce en se faisant clandestine. À bord de navires désormais plus petits, l’entassement était indescriptible [42] alors que toutes les commodités susceptibles de trahir la nature humaine de la cargaison avaient disparu ;

Boutre ou barque de négrier, coupe théorique, pour faire voir l’entassement des malheureux esclaves accroupis et cachés entre les planchers In La traite des nègres et la croisade africaine comprenant la Lettre Encyclique de Léon XIII sur l’esclavage, le discours du Cardinal Lavigerie à Paris, …. Gochet, Alexis-Marie. 1889.
Musée historique de Villèle

la mortalité des captifs augmentait en mer ainsi qu’à l’arrivée par suite de noyades dues aux transbordements nocturnes hâtifs. Tout cela alimentait en métropole les campagnes des abolitionnistes.

L’extinction d’une traite désormais sérieusement réprimée (1831- ?)

Avec la monarchie de Juillet, la traite ne fut plus considérée comme un délit mais comme un crime. La loi du 4 mars 1831, promulguée à Bourbon le 26 juillet, prévoyait, outre la confiscation du navire et de sa cargaison, de fortes peines de réclusion ou de travaux forcés pour les officiers, les équipages, les armateurs et les assureurs des navires négriers, ainsi que l’emprisonnement des vendeurs, receleurs et acheteurs de Noirs nouveaux.
À Bourbon, la dernière condamnation pour faits de traite (la trentième depuis 1818) eut lieu en 1832.

Mais cela peut aussi vouloir dire que le trafic se cachait mieux [43] . La trop lente diminution du nombre d’esclaves après 1831 prouve qu’une traite résiduelle s’était poursuivie pendant des années. Selon Hubert Gerbeau, quelque 4 500 esclaves auraient été clandestinement débarqués à Bourbon de 1832 à 1835 ; Hai Quang Ho estime que la période 1836-1847 aurait connu environ 5 000 introductions illégales. Et des formes dérivées de traite furent même signalées à La Réunion après 1848.

Pour alimenter la traite clandestine du XIXe siècle, Bourbon ne manqua pas de fournisseurs. Selon Serge Daget, entre 1815 et 1832, les nouveaux esclaves de Bourbon dont l’origine peut être établie provenaient pour 43 % de la côte orientale de l’Afrique (dont 25 % de Zanzibar), pour 36 % de Madagascar (principalement de Tamatave), pour 15 % de la côte occidentale de l’Afrique (plus précisément de Bonny, dans la région du delta du Niger) et pour 6 % de la région du Cap.

Les traites négrières (occidentales, orientales et internes à l’Afrique) ont, depuis le VIIe siècle, transformé en marchandises plus de quarante millions d’êtres humains. Des formes résiduelles en sont encore présentes dans le monde musulman.

La traite vers Bourbon n’en représenta donc qu’une partie quantitativement très modeste. En revanche, cette même traite fut un moteur majeur de la croissance démographique de l’île. Et la grande diversité des origines géographiques des esclaves de Bourbon, héritage d’un passé douloureux, constitue à l’évidence un des facteurs de l’importante richesse ethnique de l’actuelle population réunionnaise [44] .

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AUTEUR
Jean-Marie DESPORT

Historien