Parler « d’élite », je le sais, répugne à certains. Ils ne supportent pas ces hommes et ces femmes qui se croient au-dessus du lot, dans une tour d’ivoire. Il s’agit d’une fausse élite.
Nous connaissons ce monde. Certains, dans l’histoire, appartiennent à ces grandes écoles, familles philosophiques, voire mystiques, tombées en décadence. Je pense aux mandarins de la Chine, aux scholastiques de la Renaissance, aux marxistes soviétiques, etc. Porteurs d’espoirs dans leur jeunesse, inspirateurs et créateurs de mondes nouveaux, ils sont tombés au bout d’un temps, en décadence. Leurs maîtres et disciples se sont coupés du monde pour rabâcher des théories dévoyées tout en revendiquant la considération, le respect et l’obéissance dont ils n’étaient plus dignes. Ces hommes n’étaient plus des élites.
Ici, nous n’avons pas affaire à ce type-là. Nous souffrons plutôt de la prétention, de la suffisance, de l’arrogance d’hommes et de femmes qui, en raison de titres qu’ils ont acquis, de places qu’ils sont arrivés à occuper, de l’argent dont ils disposent, se posent en « élites ». Je comprends que l’évocation de ces fausses élites, hérissent le poil et rendent le titre suspect.
Les vraies élites ont un capital de connaissances, de compétences et un sens aigu de leurs responsabilités. Les fausses élites se coupent du peuple qu’ils méprisent, ignorent et accablent de charges. Mozart ne dictait pas au peuple ses chansons, mais il transformait les airs entendus dans les rues et les bouges en géniales et immortelles symphonies. Il y a une connexion vivante entre les vraies élites et les peuples. Cette connexion est un des signes qui authentifient les vraies élites.
Si elles ne sont pas les seuls acteurs du développement d’un peuple, d’une culture, d’une civilisation parfois, les vraies élites en sont, cependant, un maillon nécessaire. Un peuple que les élites désertent, est un peuple à qui il manquera un maillon essentiel. Ce sont les élites des universités, des instituts de recherche, des laboratoires et autres lieux de l’intelligence qui, dans les domaines les plus divers de la connaissance, ouvrent les voies de l’avenir, trouvent les solutions aux problèmes, des réponses aux questions que se posent chacun, professionnels ou politiques, que se posent les sociétés, collectivités et communautés.
Or nous nous trouvons dans un pays qui ne veut pas des élites, qui coupent les têtes qui dépassent. Les dirigeants, souvent sans culture et incompétents, ne veulent pas toucher à l’ordre dont ils tirent profit. Qu’importe, pour ces dirigeants, l’immobilisme de la situation locale et sa détérioration. Leur méthode pour conserver les choses à leur niveau, par rapport aux élites du pays (car c’est d’elles qu’il s’agit) est triple. Premièrement, ils évitent de les embaucher. Avec des recrutements extérieurs, ils ont affaire à des personnes qui sont moins au fait des histoires locales, qui ont moins d’ambitions pour le pays, et sont donc plus dociles aux donneurs d’ordre, qui finissent d’ailleurs, par se trouver, pratiquement, au service d’intérêts extérieurs au pays, déconnectés à la fois des dirigeants locaux et du peuple. Deuxièmement, pour donner le change et occuper les élites qui se laissent prendre à ce jeu, ces dirigeants leur confient des missions (voyages, rapports) qui seront sans suite ou leur offrent les moyens d’organiser de grandes manifestations, des colloques grandioses qui donneront la parole à des intervenants prestigieux d’Afrique du sud, du Mozambique, de l’Inde, de la Chine et de l’Europe, mais qui seront, également, sans suite. La classe politique locale a les moyens de se payer ce jeu, grâce à l’argent dont elle dispose. Troisièmement, quand ils ne facilitent pas les recrutements extérieurs, ces mêmes dirigeants ont les moyens (cela est étrange et soulève des questions) de réserver à des personnes dociles mais aux compétences douteuses, des postes dont ils n’ont pas le niveau. Notre université souffre de cela et personne n’a eu la curiosité de s’informer sur le nombre de postes rémunérés sur le budget du cabinet de la Région et sur le niveau des titulaires de ces postes. Je prie, instamment, les universitaires, les membres du cabinet de la Région et les cadres des autres institutions qui ne se trouvent pas concernés par ces observations, de m’excuser. Mais je sais, pour les avoir entendus, qu’ils partagent ce que je dis et qu’ils en pâtissent, comme on va le voir.
Résultat des courses, devant cet état des choses, nos élites ont deux attitudes. Les uns s’en vont. Ce sont les plus nombreux, de plus en plus. Si au lendemain immédiat de la départementalisation, les enfants réunionnais trouvaient des postes de cadres dans les secteurs privé comme public, les enfants des générations suivantes en ont été écartés et, encouragés par leurs parents, ont évité de retourner au pays. Il y a une rupture entre les élites et le pays. Quelqu’un me disait à propos de l’université, qu’il croirait en son redressement (moi j’y crois) le jour où les parents qui sont universitaires à la Réunion, y enverront leurs enfants. La rupture en est à ce point. Il y a une fuite de nos élites. Le pays perd ses élites. Si les uns s’en vont, d’autres restent au pays. Mais ils sont dans une réserve que la vie leur a imposée parce qu’on leur a montré que le pays n’avait pas besoin d’eux.
Le pays doit retrouver ses élites. Mais le peuple de ce pays, pour cela, doit se retrouver lui-même. Quand je dis le peuple, je pense à sa totalité, aux Réunionnais de la varangue, de l’agora, de la cour, des classes moyennes, de tous les Réunionnais. Et, les choses étant devenues ce qu’elles sont, nos retrouvailles avec nous-mêmes doivent se manifester, collectivement, massivement et publiquement. Cela n’est pas un repli sur soi, mais une volonté d’être identifiés et reconnus dans le concert du monde, avec la France au sein de la République, avec l’Europe, avec l’Indianocéanie, avec les pays des origines, africains, asiatiques et européens. Cela n’est pas une marque d’hostilité contre quiconque, mais une volonté d’être acteurs à notre place. Il s’agit de ne pas nous laisser dissoudre et disparaître. Personne ne peut nous reprocher cela. Tout un chacun doit se sentir concerné. Les élites ont un rôle important dans cette reprise en main.
Je voudrais, pour terminer, leur dire que l’Indianocéanie a tout pour devenir un centre, un pôle, une référence, intellectuels, spirituels, culturels, économiques, dans le monde. Les richesses naturelles qu’elle renferme, les hommes qui la peuplent, les moyens de développement dont elle dispose (formation des hommes et investissements, notamment), sont autant d’atouts dans son jeu. Mais pour la réalisation de cet objectif, les élites ont une responsabilité déterminante. Réunionnais, Indianocéaniens, ne laissons pas nos élites nous lâcher ; élites réunionnaises et indianocéaniennes, ne perdez pas de vue le champ encore vierge qui vous est ouvert. Nos peuples ont besoin de vous.
Paul HOARAU