En ce temps de Noël, le monde continue sa vie : aux Etats-Unis, le Congrès veut destituer le Président. Mais le Sénat qui sera le tribunal de dernière instance a d’ores et déjà dit qu’il l’acquittera. En France, l’ex-président de l’ex-Télécom a été condamné à la prison ferme pour harcèlement moral : une première. Le condamné a fait appel. Que se passera-t-il en Europe et en Grande Bretagne après le départ des Anglais ? Dans le monde qui bouge aujourd’hui, l’Europe peut jouer un rôle important si elle cesse de vouloir être américaine. En Afrique de l’Ouest, l’éco va remplacer le franc CFA…
Où sont les peuples ? En France, le peuple manifeste une résistance aux orientations du pouvoir politique. Qui sortira vainqueur du bras de fer? Comme Français, ici, je suis du côté de la résistance, je dis oui à la réforme, non à la casse. La France et l’Europe avec leur expérience séculaire ont un modèle. Elles doivent défendre, améliorer, réformer ce modèle, mais le conserver, le monde en aura besoin.
A La Réunion, ces enjeux du monde traversent aussi le pays. Vous, moi, nous, Réunionnais, nous sommes concernés directement. Dans ce contexte, en effet, nous sommes responsables, pour notre part, de ce que sera La Réunion de demain. J’essaie d’analyser la situation. Après avoir constaté que les postulats culturels actuels et leurs conséquences ne conviennent pas au pays, de nouveaux postulats ont été proposés. Dans l’édition du 09 Décembre (N°134), il a été montré que le pays dispose des hommes et des femmes en mesure de mettre en œuvre ces nouveaux postulats. Mais le peuple – notre peuple – est-il, lui, pour changer ces postulats, pour changer La Réunion ? La question est importante, capitale, essentielle. Pour vous, Mademoiselle, Madame, Monsieur qui me lisez, faut-il changer La Réunion ? Soyons concrets : partagez-vous les analyses présentées ces dernières semaines sur les postulats culturels actuels et leurs conséquences concrètes pour vous, pour moi, pour nos compatriotes ; ou faut-il les remplacer par d’autres, par ceux que nous vous avons présentés, par exemple, avec leurs conséquences ?
Vous allez me dire que cela ne vous regarde pas. Comme beaucoup, vous pensez que le changement dont je parle est l’affaire des responsables, des spécialistes, des politiques, des élites. Ni le Gouvernement, ni un élu particulier ou un parti, ni une organisation ou un institut, encore moins vous ou moi, n’est naturellement compétent pour décider seul de changer le système. C’est souvent comme cela que le changement se fait. Par la force des choses, en l’absence du peuple, c’est souvent un homme, un parti, un Gouvernement qui prend les choses en mains et qui change. Cela finit généralement mal. L’homme providentiel, l’homme qui change, devient un dictateur, le parti qui change engendre un régime totalitaire, la plupart du temps, c’est un régime qui prône la démocratie, mais qui la pratique avec une grande liberté, parfois avec de grands écarts, qui prévaut et qui engendre le système le plus courant, le système que nous subissons ici.
L’origine du changement doit venir des besoins, des aspirations et de la volonté du peuple. Pour de nombreux responsables, spécialistes, politiques, de nombreuses élites, cela est utopique. Deux questions nourrissent cette conviction : première question, qui est le peuple ? et deuxième question, le peuple, le nôtre en particulier, est-il suffisamment mûr ? On ne peut pas, en effet, parler de volonté du peuple, s’il n’y a pas de peuple ; et si le peuple n’est pas mûr quelle sera la qualité du changement ?
Notre peuple existe-t-il ? Mon « Journal » du 4 Novembre 2019 (N°129) intitulé « A la mémoire des ancêtres qui ont fait notre Peuple », énumère ce que ces ancêtres ont fait : « …parallèlement, sans les hommes de l’agora, connus, glorifiés, statufiés » ils ont fait notre peuple.
Notre Peuple est-il suffisamment mûr ? Quand on pose cette question, on pense, évidemment, à la révolution, au désordre, à la chienlit. Les peuples sans guides et qui en ont assez des régimes dont ils sont les victimes, font la révolution dans le désordre. Les spécialistes, les politiques, les élites sont convaincus que, pour éviter le chaos, il leur appartient d’intervenir, c’est-à-dire de conduire le pays et de faire faire au peuple ce qu’il convient.
Quand un peuple se manifeste avec une certaine force, quand il fait savoir clairement à la ronde qui il est, qu’il est là et que c’est lui qui construit son avenir (qui nou lé, nou léla, sé nou quifé), le pays de ce peuple a gagné. La base de son développement est posée. C’est à partir de cette base que se construit l’avenir. Dans ce peuple se manifestent les aspirations, les tendances, les initiatives, les réalisations les plus diverses. Chacun, chaque groupe, chaque classe balaie devant sa porte selon ses moyens, ses intérêts, ses traditions. C’est là que les élites interviennent pour rappeler que ces actions diverses des uns et des autres doivent s’inscrire dans le cadre d’un bien commun, qu’aucun intérêt particulier ne doit s’imposer au détriment des autres ; que les spécialistes interviennent pour doter les uns et les autres des moyens les plus performants de se réaliser et de réaliser leurs projets ; que les politiques interviennent pour que les élites puissent assurer cette coexistence des intérêts particuliers légitimes et du bien commun ; pour que les spécialistes puissent doter tout le monde des capacités de tirer le maximum de la nature et du cadre que leur offrent le pays et le monde. Les élites, les spécialistes, les politiques ne sont pas là pour instrumentaliser, façonner, transformer les peuples selon des modèles théoriques, imaginaires, étrangers (comme le font les régimes dominateurs, colonialistes, dictatoriaux, totalitaires), mais pour dialoguer avec le peuple pour qu’il puisse tirer le plus et le mieux des choses à partir de ses moyens, de ses intérêts et de ses traditions. Le peuple, dans sa globalité et dans ses parties, ensemble, a droit au respect. Il n’y a pas de politique qui vaille sans ce respect, première règle et règle d’or de la politique…
Il faut reconnaître qu’à La Réunion, pour des raisons politiques et historiques, la présence du peuple fait défaut. Le peuple est là, mais ses hommes et ses femmes ne croient pas qu’il est important ou utile de le proclamer, de l’afficher, de le montrer ou en ont peur. Pourtant notre conscience de former un peuple, de le dire et de le vivre, changerait tout ici. Le peuple c’est tout le monde, l’agora, la varangue, la cour, la classe moyenne ; les chinois, les kafs, les malbars, les yabs et les zarabs ; les industriels, les ruraux, les artisans, les intellectuels, les religieux ; les hommes et les femmes, les vieux et les jeunes. Seulement d’énumérer tout ce monde ensemble, change notre vision et ouvre des perspectives. Pour que cette vision statique de nous-mêmes se change en action, il faut ouvrir un dialogue entre nous, il faut causer ; il faut abattre les murs qui nous séparent, abandonner l’attitude de mépris qui empoisonne nos consciences : ouvrir un dialogue coûte que coûte entre les élites, les spécialistes, les politiques et le peuple. Que pense, que veut le peuple, tout le peuple ? Quel chantier !
Paul HOARAU