Vous avez lu, dans mon dernier « journal », ma lettre au président du conseil régional et aux présidents du département et de l’association des maires (aux membres du noyau dur de « la conférence territoriale politique »). Je dénonce la maladie qui gangrène notre société locale et je fais des propositions..
Deux conditions sont préalables à l’audition de ce message et à la guérison de cette maladie.
1. La première condition est d’être convaincu de l’existence de cette maladie. Il n’est pas sûr que cela soit le cas pour beaucoup. Si l’on n’en est pas convaincu, c’est en vain que j’écris : je passe pour un pessimiste impénitent, un empêcheur de tourner en rond, un frein. Devant l’étalage de l’abondance, de la consommation, d’une certaine joie de vivre, devant la certitude affichée que le système est normal avec ses hauts et ses bas, et qu’il n’est pas malade, ceux qui partagent mon constat et moi-même, ne sommes pas entendus.
Pourtant, les signes de la maladie sont nombreux. Ils ne sont pas seulement l’affaire des frères Moussajee et les affaires de ceux qui se disent « victimes des dysfonctionnements de la justice », regroupés au sein d’un collectif. Ils sont aussi la dégradation des responsabilités réunionnaises dans l’évolution économique de l’île (On me dit même que l’économie réunionnaise générale stagne). Ils sont encore le fait que le défenseur des droits ait jugé utile d’envoyer à La Réunion une mission, et que cette mission ait reçu des gens du public à Saint-Paul, au Tampon et à Saint-Benoît. Personne ne peut s’installer dans le déni de cette maladie [1]. Elle ronge tout, y compris les initiatives classiques actuelles pour tenter de la cacher, de la contrecarrer, de l’éradiquer.
Par contre, s’il y a conscience de l’existence de la maladie, la guérison est possible.
2. La deuxième condition est d’être convaincu des voies et moyens qui conduiront à la guérison. Les efforts des médias, la création de structures, l’ouverture de budgets, les déclarations des officiels les plus élevés sont autant de témoignages de l’existence de la maladie parce que tout cela se présente comme autant de thérapeutiques. Tout cela fait partie des remèdes classiques de la communication. Ces remèdes sont sans résultats durables.
Les remèdes efficaces et durables seront les remèdes dont les Réunionnais seront les acteurs principaux, les remèdes de « la manière réunionnaise », les remèdes connectés aux remèdes du même genre à travers le monde.
Personne d’autres que nous ne pourra guérir le pays de sa maladie. Le Président de la République sur lequel tout le monde compte et qui sera bientôt parmi nous, agira sur des problèmes particuliers avec des solutions ponctuelles pour répondre à des demandes spécifiques. Ses remèdes resteront aux périphériques et ne seront ni efficaces, ni durables au niveau de la maladie, au niveau des mentalités, de la vision des choses, de l’esprit de responsabilité des hommes et des femmes du pays. La maladie du pays vient, en grande partie, du fait que les interlocuteurs que nous devrions être, sont devenus des quémandeurs. Je suis consterné par la forme des attentes de nos compatriotes à l’occasion de cette visite : « il réglera nos problèmes ou devra les régler », c’est le refrain du moment. De la même façon, les états généraux et les assises organisés par Paris, et les efforts de la ministre des outre-mer, ont accouché de souris parce qu’ils étaient parisiens. Les Réunionnais doivent sortir de leur passivité, dire qui ils sont, qu’ils sont là et afficher « la manière réunionnaise ». Ils doivent, de cette façon, devenir des acteurs partenaires du gouvernement, de l’Union Européenne, de la Commission de l’Océan indien, des continents des origines.
La situation créée par la maladie du pays a rendu difficiles les solutions aux problèmes. Les institutions judiciaires, administratives et professionnelles sont dans un maillage de décisions et de contre-décisions influencées, à la faveur des circonstances, par des forces qui manipulent tout, dominent et imposent leurs propres impératifs, parfois aux limites du droit et de la justice. Seule une institution politique est en mesure de remettre tout à plat pour redresser la situation et rendre l’efficacité à l’action. Nous ne serions pas seuls à recourir à cette forme de réconciliation. D’autres pays l’ont fait avant nous. Pour retrouver leur voie et pour être en mesure de répondre aux attentes, aux besoins et aux exigences légitimes d’une société qui fonctionne normalement, les institutions – en l’état actuel de la situation locale – ont besoin d’une opinion publique claire et d’une classe politique décidée, l’une et l’autre conscientes de la gravité de l’heure. Si la politique ne fait pas ce travail, le pire est à craindre.
Ce travail devra être d’organiser une remise à plat générale par toutes les parties, d’organiser les états généraux réunionnais. L’ensemble de la classe politique (les partis qui sont aux affaires et les minorités associés) d’une part, et le peuple dans la diversité de ses composantes (organisations citoyennes, religieuses, professionnelles et syndicales, associations, etc.) d’autre part, devront dialoguer en profondeur pour que notre peuple se retrouve, retrouve ses marques et puisse montrer à nos partenaires et au monde, qui nous sommes, que nous sommes là et que nous entendons jouer notre rôle. De ce dialogue devront sortir des « fondamentaux » pour consigner tout cela et fonder notre unité.
La maladie qui nous frappe et nous expose, vient aussi de nos divisions. C’est l’unité qui fait la force. Mais à force d’imaginer que nous ne sommes pas responsables, nous finissons par nous dire que n’avons pas besoin d’être unis pour être forts. Le nombre d’initiatives, de réalisations et de succès personnels de Réunionnais est considérable. Cela montre que les compétences et les savoir-faire qui font la force d’une société ne manquent pas. Il fut un temps encore récent, où chacun, ici, pensait être, à lui seul, le sauveur, le messie, le génie. Ce temps est passé. Il est admis, aujourd’hui, qu’il y ait plusieurs organisations pour rassembler, rechercher, proposer ; qu’il y ait plusieurs associations d’hommes et de femmes intelligents à se pencher sur nos problèmes. Le temps de la prétention à l’exclusivité est terminé. Les conditions de l’unité dans la diversité est venu.
Mais la diversité est encore difficile à rassembler. « Ce que vous voulez faire, me dit-on, est impossible aujourd’hui ! » « La politique consiste à rendre possible ce qui est nécessaire », disait Richelieu. Ce que je veux faire et à quoi j’invite les élus, c’est tout simplement de la politique, pour une remise à plat de tout par toutes les parties ensemble.
Paul HOARAU
[1] Mes journaux précédents ont énuméré le nombre et montré la diversité de ces signes ;