Mes deux derniers « journaux » ont suscité de nombreuses réactions positives qui précisent les contours de La Réunion que nous voulons construire et qui montrent, aussi, l’étendue et la profondeur des dégâts causés par la « départementalisation manquée ». Dans cet ordre d’idée, il est une question récurrente qui montre la profondeur de ces dégâts : QUI EST RÉUNIONNAIS ?
Pour la plupart d’entre nous, les choses sont claires. La question ne se pose même pas : je suis Réunionnais. Maintenant, compte tenu de notre histoire récente, des pressions idéologiques, des rapports de force, de pratiques politiques, etc., deux questions viennent assombrir nos certitudes : si tu es Français, peux-tu être Réunionnais ? et c’est quoi être Réunionnais ? Ce sont deux questions pièges.
Le premier piège est d’opposer ma qualité de Français à ma qualité de Réunionnais, de vouloir m’obliger à choisir. Je suis Réunionnais ETFrançais. Comme Français, je me positionne sur le plan national sans problème, je suis électeur du Président de la République comme n’importe quel citoyen Français, Alsacien, Breton, Martiniquais, Néo-Calédonien, Saint-Pierrais. Ce sont mes compatriotes, je bénéficie sans complexe du modèle français et, pour ma part, je défends ce modèle français menacé. Où est le problème ?
Le deuxième piège est de vouloir semer le doute sur mon identité réunionnaise. Je suis Réunionnais et fier de l’être, sans complexe. Je ne suis pas Alsacien, ni Martiniquais, ni Néo-Calédonien. Je suis Réunionnais au sein de la République. La Réunion est « ma petite patrie », je veux qu’elle vive, je veux que son peuple s’éclate pour elle, je veux que ce peuple produise, à côté de ceux qui voudront faire leur vie ailleurs, des intellectuels, des scientifiques, des techniciens, des praticiens, des commerçants, des artisans, des agriculteurs, des éleveurs qui se forment pour mettre à profit leurs connaissances et leurs compétence à son service, pour qu’elle puisse tirer le maximum de ce qu’elle peut leur donner, en travaillant avec les compatriotes français, les amis européens, les cousins indianocéaniens, les peuples des continents des origines, etc. C’est ce peuple dont je suis et qui est Français, qui doit trouver les astuces péi, les voies nouvelles, les solutions originales adaptées à ses ambitions pour l’île. [1]
Il faut en finir avec ce temps où l’on dit aux Réunionnais qu’ils doivent aller ailleurs parce qu’il n’y a pas de place pour eux ici, laissant ainsi un vide d’emplois, de responsabilités et de promotions que comblent forcément les Métropolitains, les Comoriens, les Malgaches, les Mauriciens et bien d’autres. Entendons-nous bien : nous ne condamnons pas ceux qui viennent ici, d’où qu’ils viennent, il y en aura toujours et nous aurons toujours besoin d’apports extérieurs, mais, avec la plus grande sévérité, nous attirons l’attention des responsables sur l’erreur gravissime qu’ils commettent d’organiser systématiquement l’éloignement hors du pays, des Réunionnais qui voudraient travailler dans l’île pour son développement. Les responsables politiques – notamment Réunionnais – ne sont malheureusement pas seuls à penser qu’il n’y a pas de responsabilité particulière des Réunionnais vis-à-vis de leur île. Certains vont même jusqu’à penser que l’uniformisation de celle-ci sur le modèle métropolitain, par des Métropolitains bien entendu, est la condition nécessaire de sa modernisation.
Après la période de confusion, de vérités idéologiques imposées dans ce sens, dans les contextes internationaux que j’ai évoqués (qui s’expliquent mais n’excusent pas), il paraît bon de rappeler ce que nous appellerions « les Fondamentaux ». Les « Fondamentaux » nous disent d’où nous venons, ce que nous sommes devenus, à quels ensembles nous appartenons, quelle est notre place et quels sont nos responsabilités et nos pouvoirs dans ces ensembles et nous rappellent quelques principes auxquels nous tenons collectivement. Pour résumer, « les Fondamentaux » disent trois choses à la ronde : quinoulé (qui nous sommes), nouléla (nous sommes là), c’est nouquifé (c’est nous qui sommes responsables). Ces « Fondamentaux » devraient permettre de clarifier les choses dans les esprits et permettre à chacun, après l’espèce de désordre de ces quatre-vingt dernières années, de redécouvrir qui est Réunionnais. [2]
Nous sommes suffisamment nombreux – que nous soyons de l’agora, de la varangue ou de la cour ; que nous soyons Chinois, Kafs, Malbars, Yabs, Zarabs – pour que tout le monde et n’importe qui voient QUI EST RÉUNIONNAIS. On n’ergote pas pour savoir qui est Breton, qui est Martiniquais, qui est est Polynésien. Même chose pour nous. Alors certains vont chercher la petite bête : le Zoreil, qui est ici est-il Réunionnais ? Quand devient-il Réunionnais ? Ses enfants sont-ils Réunionnais ? Et le Chinois de Chine, l’Indien de l’Inde, l’Indianocéanien, l’Africain qui viennent habiter chez nous, sont-ils Réunionnais. ? Il y a les Réunionnais et il y a les autres (des hommes et des femme) : ceux qui sont de passage et qui vont repartir, ceux qui ne repartiront pas et sont appelés à devenir Réunionnais, ceux qui ne savent pas. Cette incertitude qui concerne des personnes n’a pas d’importance parce qu’elle est passagère et que les intéressés et nous serons au clair sur cette question tôt ou tard. Dès l’instant que les Réunionnaissont effectivement responsables de l’avenir de l’île et sont aux responsabilités, ce qui est important, s’agissant de ces personnes – Françaises ou non – c’est qu’ici, elles travaillent avec nous pour construire, sous notre responsabilité, LA REUNION. Ce qui est important, c’est que ces personnes ne prétendent pas être ici pour faire de La Réunion, une petite France, une petite Chine, une petite Inde, etc. et ne prétendent pas nous diriger, nous commander, nous montrer ce qu’il faut faire dans cet esprit. Encore faut-il que les Réunionnais soient présents, qu’ils soient responsables et qu’ils assument leurs responsabilités…
Les chercheurs de petites bêtes et les objecteurs systématiques, nous disent encore : n’est-ce pas l’indépendance que vous voulez ? N’est-ce pas l’indépendance que vous visez ? Le processus historique et politique qui nous a fait Français, nous est propre. Il n’est pas celui qui a fait Français les Bretons, les Guyanais ou les Polynésiens. Ce que nous demandons, ce que nous proposons correspond à notre manière à nous, d’être Français. Il n’y a pas d’arrière-pensée indépendantiste chez nous. Il y a seulement la volonté d’être ce que nous sommes et d’exister, actifs et responsables, au sein de la nation, d’être Réunionnais : un nouveau modèle français, peut-être !
Paul HOARAU
[1] Quand nos élites intellectuelles (les universitaires par exemple) cesseront-elles de ne nous transmettre que les connaissances métropolitaines et quand exploreront-elles ici, des voies nouvelles françaises puisque réunionnaises ?
[2] Une édition de « Fondamentaux » est en cours d’élaboration. Plus d’un millier d’exemplaires d’un texte annexé à un « journal » précédent, est en circulation. Chacun est invité à apporter ses observations, voire ses corrections. Je peux vous l’envoyer à votre demande. Ce texte lui-même est un texte « corrigé » par une centaine de personnes déjà. Le document définitif qui ne sera pas signé, voudrait être l’expression d’une conscience collective des Réunionnais
Paul HOARAU