ET SI LA MUSIQUE ÉTAIT UNE FORME DE MAGIE ?

 

Musique et fantastique
Un premier roman pour le fondateur de 8000 Mondes
Nicolas Bonin, fondateur de la Start-up Réunionnaise 8000 Mondes sort son premier roman
« Animae Symphonia », un roman fantastique qui fait de la musique une forme de magie.
C’est une petite infidélité aux séries audio de 8000 Mondes. Le fondateur de la Start-up
Réunionnaise, Nicolas Bonin a publié en novembre et en version numérique son premier
roman « Animae Symphonia ». Il y revisite ses années lycées en version « fantastique » avec
la musique pour forme de magie.
Au lycée de Montgimel, on ne plaisante pas avec la musique, on joue tout le temps et les
groupes rivalisent pour être sur les scènes de concerts proposés. Stéphane Bardos, le fils du
concierge, aimerait bien en être pour séduire la belle Yseult. Son destin bascule quand il
découvre un mystérieux instrument de musique et doit résoudre une énigme musicale
mettant en péril la vie de ses camarades de lycée.
Le roman est né, lors d’un concours organisé par la plateforme Fyctia (éditions Hugo et Cie)
en janvier 2019. Soutenu par les votes des lecteurs, le texte parvient à se hisser en finale,
mais ne convainc pas le jury, malgré une première réécriture. Nicolas Bonin décide de le
réécrire entièrement. Au mois d’octobre, il bénéficie d’un coaching proposé par la
plateforme pour l’accompagner, ainsi que d’autres apprentis auteurs dans la finalisation de
l’œuvre.
Celle-ci est disponible sur les librairies numériques :
https://www.interforum.fr/Affiliations/accueil.do?refLivre=9782755652314&refEditeur=48&
type=V&fbclid=IwAR1zRWnS_IAvip1cdRNzOwvnyPur4e_nMYDtn4GIT5W9Vty6uTngu4-wztg

 

 

Animae Symphonia
Nicolas Bonin

En souvenir de Bruno, Orsane et Matthieu qui ne liront jamais ces lignes.

Épisode I :
Équinoxe d’automne

Chapitre 1 :

The number of the beast, Iron Maiden

Il n’y a aucune magie dans le jeu des Jörmundgand. Le batteur cogne pour chasser les esprits
du hall. Il ne repousse qu’un journal, censé tenir la grosse caissette. Le bassiste ne reprend pas
la ligne enjouée, créée par Steeve Harris, mais se contente d’égrener de fainéantes doubles
croches. C’est Dimitri, le guitariste, qui imite la ligne de basse avec des notes très hautes.
Côté chant, comme c’est aussi lui qui est à l’œuvre, on peut dire deux choses : il va avoir
besoin de miel demain et il faut faire un effort pour reconnaître les paroles qu’il beugle :

— Sikse Sikse Sikse ze neumbeur off ze biste.

Pour ce concert de rentrée, les Jörmundgand ont mis plus de soin à peaufiner leur logo qu’à
travailler leurs reprises, mais qu’importe ! Dans la « piscine », ce creux dans le sol au milieu
du hall, les lycéens sont en joie et sautent comme s’ils étaient dans la fosse d’un véritable
concert.
Au lycée Saint-Saëns de Montgimel, on ne plaisante pas avec la musique ! On joue pour la
rentrée, pour Noël aussi, sans oublier la fête du lycée en mars et celle de la musique. On parle
même d’organiser un concert pour le Sidaction !

Je vais être franc, j’aimerais bien être sur scène en ce moment. Là, je garde les boîtes
d’instruments et les manteaux, à côté du panneau de liège, juste avant l’escalier de l’étage.
Jouer me permettrait de voir les beaux yeux verts d’Yseult de face, parce qu’elle se tient
adossée contre le poteau du hall. Pour ça, il faudrait qu’on trouve un batteur avec Jean, qui
arrive justement.

Jean, c’est un mec un peu rondouillard, avec des cheveux gras, mi-longs et un pull en laine
qui sent le mouton. Il baisse toujours la tête quand il marche, sauf pour jeter un œil craintif
afin de vérifier que la piscine ne se rue pas sur lui. Ça tombe bien qu’il passe, j’ai un truc à lui
montrer :

— Hey ! je l’interpelle.

À cause du bruit, je dois crier pour me faire entendre, mais il se rapproche.

— Salut, répond-il mollement.
— Tu as vu l’annonce ?
— Laquelle ? feint-il de demander alors que le seul autre papier est une proposition de
cours de maths.
— Celle-là !
Je lui montre : « Groupe de reprises de Francis Cabrel cherche un guitariste et un bassiste. »

— Tu veux jouer du Cabrel ? s’étonne-t-il.
— T’es fou ! Non ! On pourrait passer une annonce nous aussi.
— Pourquoi faire ?
— Trouver un batteur ! Pour jouer à Noël !
— Ah oui… Tu es sûr ?
— Je vais pas garder les instruments à chaque fois !
— Ah oui ! Au fait, il y a un étui qui traîne sur les tables à côté de l’escalier, derrière la
porte là-bas…
— Quoi ? T’es sûr ? Normalement tout est là.

Le concert s’arrête sur une ultime fausse note et sans un seul rappel. Jean en profite pour filer
droit vers l’entrée, mais comme le flot des lycéens s’y déplace, il s’échappe vers les toilettes.
Je me précipite vers la scène pour aider à ranger et surtout croiser le regard d’Yseult… qui a
disparu.
Je suis alors happé par les visages des gens que je croise. Je cherche pour voir si elle est là.
Asma, la présidente du bureau des lycéens distribue les consignes à Élise et Jessica. Élise est
la déléguée de ma classe. Yseult étant également déléguée, elle va peut-être rester pour
ranger ? En attendant, je vais proposer mon aide à Dimitri pour le matos. Entre musiciens, ça
se fait.

— Hey, c’était cool Metallica ! je lui lance pour être sympa.
— C’était Iron Maiden, il me balance.
— Oui, mais avant, c’était Metallica.
— Megadeth…
— C’est pareil, le guitariste de Megadeth était le guitariste de …
— Écoute ! m’arrête-il. Tu sais ce que c’est un tom basse ?
— Oui, c’est le gros tambour sur le côté de la batterie. Celui qu’on entend dans We will
rock…
— OK. Ben tu le prends et tu l’emmènes dans la mini devant le portail…Julien.
— Je m’appelle pas Julien. Moi c’est Stéphane !
— Julien… Lepers, celui qui ramène sa science.

Aucune réplique ne me vient alors je ramasse le journal avec sa Une : « Ou…i » pour le mettre
à la poubelle. Je prends ensuite le tom. Je n’ai pas fait un pas que mon père m’arrête. Il est en
train de discuter avec Asma, la présidente du bureau des lycéens. Il arbore son éternelle

casquette grise, échappée d’un autre âge, comme s’il voulait crier sur tous les toits qu’il est le
concierge du lycée, l’homme à tout faire, toujours prêt à rendre service… Asma lui demande :

— Mais Hermance, ça va ?
— Rien de grave, répond-il. Juste un problème de voiture.

Je m’approche et il se tourne vers moi. Ce lycée, ce n’est pas seulement le lieu où je suis en
Seconde, c’est… ma maison. J’y suis né, il y a quatorze ans et maintenant, j’y étudie, avec un
an d’avance. Mon père me tire de mes pensées.

— Stéphane. Je vais chercher Hermance et sa mère à Saint-Benoît sur Loire. Je te confie
les clés pour que tu fermes derrière Asma. Que tout soit propre, d’accord ?
— D’accord.
— Et pas d’alcool, hein !

Il a haussé le ton pour être entendu des lycéens qui nous entourent. Je croise le regard
narquois de Dimitri. J’imagine que mon long visage pâle, doit avoir viré au rouge.

Quand je reviens dans le hall, après avoir déposé le tom, il ne reste plus grand monde : une
fille à la peau noire glousse aux blagues d’un type que je ne connais pas, une autre, de ma
classe cette fois, Roxane, s’engueule avec Rodolphe le chanteur des Venatore, Jean frôle les
murs en direction de la sortie, et manque de percuter Lulu, les bras encombrés de jacks. Lui
aussi est dans ma classe. Pas vraiment mon pote.

C’est alors que je vois Yseult revenir en compagnie de sa copine Élise depuis la salle de
musique de Monsieur Pétagaure. Je fonce, des fois qu’elles auraient besoin d’aide, quand
Dimitri déboule les bras chargés d’un pack de bières.

— Mon père a dit : « pas d’alcool », je lui rappelle.
— Mon papounet a dit pas d’alcool, m’imite le chanteur des Jörmundgand avec une voix
de bébé. C’est pas de l’alcool, petit ! C’est de la boisson d’hommes !
— Stéphane a raison ! l’interrompt Asma. Vous buvez ça dehors !
— Allez Asma, on boit entre musiciens ! Bardos a qu’à rentrer chez lui. On dira rien à son
papounet à casquette.
— Je « suis » musicien ! je lance, comme si la présence d’Yseult m’électrisait.
— Toi ! rit Dimitri. Je demande à voir !
— Quelqu’un a oublié une guitare près de l’escalier ! je réplique. Je vais la chercher et tu
verras.
— Personne n’a rien oublié ! On a tout rangé. C’est pas Bardos ton nom, c’est Mythos !
— Bougez pas, je reviens !

Je pousse les portes jaunes, menant vers les escaliers. À peine ai-je passé celles-ci, qu’une
musique lointaine se met à résonner. Je croyais qu’ils avaient tout rangé. À côté de l’escalier,
il y a des tables et sur les tables : un étui. Jean n’a pas menti.
Quand, je m’approche, j’aperçois des serpents réalistes qui ondulent le long du boîtier. Je
frissonne. Je déteste ces bestioles, même quand elles sont factices. Le minuteur du lycée
coupe les lumières et je me retrouve dans le noir… face aux serpents qui se mettent à briller.

— Si c’est une blague, elle n’est pas drôle !

Chapitre 2 :
A forest, the Cure

Ce doit être un truc phosphorescent. Une fois, on m’a fait peur avec un simple serpent en
plastique. Le serpent, c’est l’animal que je déteste le plus au monde.
Je retiens ma respiration. La boîte a une forme étrange comme si le manche de la guitare
qu’elle contient était de très grande taille. Je saisis la poignée en forme d’aigle, en tenant
éloignés les reptiles. Je pousse la porte jaune. Un peu de lumière éclaire le hall.
Il n’y a plus personne. Ça y est, Yseult doit penser que je suis un mytho. Je vais fermer
l’entrée, vérifier le portail et regagner la maison. Elle est située au-delà de la cour arrière du
lycée. Le temps de faire le tour et j’y suis !

C’est quoi ce truc ? Il n’y avait pas d’arbre ici ?

À la place de la cour avant, celle des fumeurs, il y a des chênes et des hêtres. Quelqu’un a
planté une forêt pendant que j’avais le dos tourné ! Je longe prudemment le mur extérieur
pour déposer l’instrument à la maison. J’entends un battement d’ailes, mais je ne vois rien.

Avec cette forêt surgie de nulle part, les animaux, imitation bas-relief, de la façade rouge et
grise, donnent au bâtiment un air lovecraftien. Pas le temps de frissonner qu’un bruit retentit.
On dirait une chorale, qui se rapproche, accompagnée d’un roulement de caisse claire.
J’ai juste le temps de m’écarter et une forme blanche bondit devant moi. Elle est poursuivie
par un groupe de chiens qui jappent.

— Merde la porte ! J’ai pas fermé la porte !

Je ramasse l’instrument pour foncer vers l’entrée du hall grande ouverte et devant laquelle…
un ours se tient debout. Mes jambes prennent le contrôle des opérations.
Quand je comprends que j’ai couru, avec une terreur indiscernable, je suis en face d’une
étrange porte en bois entourée de deux saules blancs. Sur la porte, trois cercles entrelacés.

— C’est quoi ces conneries ?

Pour toute réponse, un animal feule. J’essaye de me contrôler. Je n’y arrive pas. Je bats en
retraite vers le lycée, dernier point d’ancrage d’une civilisation disparue. Je reprends mon
souffle au milieu d’un bosquet.

Le fauve ne m’a pas suivi. L’ours non plus. Je me tape les joues.

J’essaye de me rappeler les informations du matin. À part cette histoire de référendum, il n’y
a pas eu d’annonce sur un Zoo qui aurait perdu ses animaux… ni sur des arbres qui poussent
en quelques secondes.

Mes yeux se sont habitués à l’obscurité et je perçois les aiguilles qui indiquent 22 h 11. Ma
mère doit être folle d’inquiétude ! Peut-être que je dors déjà ?
Je touche le tronc d’un chêne pour vérifier sa rugosité. La chair dure gratte les doigts. Les
parfums de sous-bois me chatouillent le nez. Ma gorge est sèche et mes pieds font craquer les
feuilles sèches : tout ceci est trop réel pour être un rêve.
Quelque chose a bougé ! Une voix. Dans le noir. La voix d’un petit enfant :

— Ma maman, est-ce que tu as vu ma maman ?

Je m’approche en essayant de discerner qui parle. Son visage apparaît dans un rayon de lune,
il a une tête couverte de plumes et un bec de cygne.

Je hurle.

Gêné par la boîte de guitare, je cours droit devant moi en dépassant le lycée. J’aperçois un
enclos au cœur d’une clairière. Il me faut plusieurs minutes pour comprendre que ce bâtiment
est à l’emplacement de la cour qui sépare normalement le lycée de ma maison. Il n’y a plus
qu’une clairière entourée par la forêt et cet étrange bâtiment qui fait penser à un temple
abandonné.

L’enclos est de plus grande taille que je ne l’imaginais. Il porte le symbole des trois cercles.
Derrière, il y a trois nefs en bois. J’enjambe un long et large fossé devant lequel se tient une
sorte d’autel.

Au pied de l’autel, un tournevis a servi à graver dans la pierre un cercle. Il y a douze points,
comme sur une horloge. Onze des points du cercle, sont accompagnés d’un ou deux signes.
Le neuvième n’a rien. De gauche à droite, j’ai l’impression de lire :
C (à l’envers), A4, 4, 3, Y, Av, 7, L (à l’envers), O, y, vy.

C’est quoi ce truc ? Une signature ? Un code secret ? Pourquoi y a-t-il un blanc ? Je pose la
boîte de guitare, prêt à l’abandonner pour courir.

Derrière le « temple », il y a une cour et un groupe d’hommes. Ils sont agenouillés autour
d’une statue de femme, entourée de serpents. Je ne distingue que leurs silhouettes à la lueur de
la lune décroissante. Je repense à l’enfant au visage d’oiseau. À quoi vais-je avoir droit ?

Les silhouettes n’ont pas de plumes sur elles, c’est une certitude. Tout à l’air parfaitement
normal. Je vais les appeler !

— À votre place, je ne le ferais pas ! m’arrête une voix.
— Qui est là ? je demande.
— Vous allez les héler et c’est une mauvaise idée, répond la voix en murmurant.
— Sérieux ? Qui est là ?
— Faites moins de bruit ! s’exclame la voix.
— En quoi… puis-je vous faire confiance ?
— J’en sais plus que vous…souffle-t-elle.
— D’accord, et il se passe quoi exactement ?
— Je ne peux pas vous le dire.
— Vous ne pouvez pas…
— Je ne peux pas vous le dire.
— Et vous êtes où là ?
— Là, répond la voix sans que je ne sache où se trouve le « là ».
— Si c’est une blague, elle n’est pas drôle !
— Ça, vous l’avez déjà dit.
— Vous êtes dans l’étui c’est ça ?
— Non.

— Écoutez, je ne sais pas qui vous êtes, donc ma meilleure option, c’est d’aller voir ces
hommes pour leur parler.

Je n’ai pas fait une dizaine de pas en agitant les mains que les êtres se tournent vers moi. Je
remarque leur forme… particulière. C’était une mauvaise idée.

Je cours.

Chapitre 3 :

Love is all, Roger Glover and friends

De la tête au bassin, ce sont des humains. À la place des jambes, ils ont deux queues de
serpents. Ces créatures glissent sur le sol ! Je n’ai pas le temps d’hésiter ! Je gagne le temple,
y laisse la guitare, trop encombrante, et je bondis vers les palissades. Les créatures suivent !
J’ai tout juste le temps d’entrer dans le bois et me jeter derrière un semblant de végétation que
ces choses arrivent à leur tour.

Leurs visages humanoïdes ont une teinte de peau reptilienne et ils sifflent en parlant. Mon
sang s’est arrêté. Un des monstres se penche non loin et j’ai l’impression de reconnaître ses
traits.
Il finit par glisser un peu plus loin. Là où il se trouve, il suffirait qu’il tourne la tête pour me
voir.

Une grenouille coasse derrière le temple.

L’une des créatures siffle et les autres la suivent. Ma première pensée vole vers le tournevis
neuf. Ça commence toujours comme ça dans « l’œil noir1 », avec une arme de bas niveau. Il
faut s’approcher du danger, mais je ne vais pas continuer comme ça sans protection. J’avance
doucement au cas où un truc serpentiforme aurait l’idée de rester en arrière. Ils sont de
nouveau à leur place autour de la statue.

— Qu’est-ce que c’est que ces trucs ! je souffle.

1 Jeu de rôle débutant comme un livre dont on est le héros.

— Des anguipèdes, me répond la voix du temple.
— Des quoi ?
— Angui-pèdes, de angui en « forme de serpent » et « pèdes » : pieds, explique-t-elle
doctement. C’est comme ça qu’on les appelle depuis qu’on a oublié leur véritable nom.
— Bon ! Vous êtes où ?
— À gauche.
— Je ne vois rien.
— L’autre gauche !
— Toujours pas.
— Plus bas.
— Il n’y a rien, à part une grenouille de rien du tout.
— Je ne suis pas une « grenouille de rien du tout » ! s’indigne la créature. Je suis une
princesse maudite ! Vous pourriez me montrer du respect !

La poche sous sa gorge bouge. C’est bien elle qui parle. Je suis cerné !

— Que cherchez-vous ? demande le batracien.
— Le tournevis ! Ensuite, je dégage !
— Je vous accompagne.
— Vous n’allez pas me demander de vous embrasser ?
— Vous êtes un Prince charmant ? Que voulez-vous faire avec le tournevis ?
— Me défendre.
— Vous pourriez blesser quelqu’un.
— C’est un peu l’idée.

J’évite de penser à la sensation gluante qu’offre sa peau quand je la mets dans ma poche. Je
surveille attentivement la palissade m’attendant à voir surgir un des angui-trucs, mais rien.
Personne ne glisse vers le temple et quand j’ai enfin trouvé le tournevis, j’interroge la
grenouille :

— On est où, là ?
— Cernautes, c’est le dernier nom qui a été donné à cet endroit avant qu’on ne l’oublie.
— Comment se fait-il qu’on trouve des grenouilles qui parlent, des hommes serpents et
des enfants oiseaux ?
— Ce sont des animae.
— Tu veux dire des animaux ? Un animal, des animaux.
— Non des animae. Vous avez bien entendu. Tous les humains ont une anima. Enfin,
c’est le dernier nom qu’on lui a donné, vu que les précédents ont été oubliés.
— Et pourquoi ne le sait-on pas ? Je veux dire le fait d’avoir ces choses, les animae ?
— Il faut venir à Cernautes pour les voir.
— Bien… bien… bien et on fait comment pour venir à Cernautes ?
— Vous le savez, puisque vous avez ouvert la porte en jouant de la guitare.
— Je n’ai rien joué du tout. On n’ouvre pas les portes avec une guitare.
— On fait beaucoup de choses avec la musique ! lance la princesse grenouille.
— Oui, même jouer du Francis Cabrel.
— La lyre à neuf cordes est dans cette boîte. Elle ouvre les portes !
— La lyre ? Vous voyez bien que c’est un étui de guitare !

J’ouvre la boîte où les serpents sont redevenus inertes. Il n’y a pas de lyre à l’intérieur. Il y a
une moitié d’instrument, qui rappelle une basse avec ses trois grosses cordes. À la forme de

l’étui, on devine qu’une seconde partie a dû s’y trouver également, il n’en reste que le moule
qui ressemble à une guitare. La basse est couleur feu, chaude au toucher. Par réflexe, je la
soupèse. On dirait du balsa tellement elle est légère ! Les grosses cordes ressemblent à celles
d’instruments contemporains. Il y a même la possibilité de la brancher sur un ampli !

— Ce n’est pas une lyre ! je lance. C’est une basse électrique !
— Quelqu’un a brisé l’instrument, constate la grenouille.
— Pourquoi ? Pourquoi avoir fait ça ?
— Je ne sais pas.
— Pourquoi venir ici ?
— Rencontrer son anima est une chance incroyable. Découvrir l’anima des autres offre un
pouvoir démesuré.
— Où est mon anima ?… Est-ce vous ?
— Non.
— Où est-elle ?
— Le porteur de la lyre ne peut rencontrer la sienne.

J’attends silencieusement que la grenouille poursuive son récit. Apparemment, il faut lui tirer
les vers du nez.

— Qu’est-ce qui vous fait penser que je suis le « porteur de la lyre » !
— Vous avez passé la porte avec l’instrument.
— Et il fait quoi le « porteur » … à part passer les portes ?
— Il a une mission très importante.

« J’adore » cette grenouille qui parle par énigmes. Je me relève, basse en main. C’est curieux,
mais je me sens rassuré par la présence de cet instrument.

— Est-ce que cette porte va se refermer ? je m’inquiète.
— À minuit.
— Minuit ? Merde ! C’est dans cinq minutes !
— Ah oui… C’est fâcheux… Vous pourriez rester prisonnier ici, jusqu’au solstice.
— Où est cette porte ?
— Je ne sais plus… près de deux saules blancs.
— Les saules, bon sang !

Sans même réfléchir, sans reposer la basse dans sa boîte, je file droit vers l’endroit où se
trouve le lycée. L’espace d’un instant, il n’y a ni grenouille, ni hommes serpents, ni ours, ni
oiseau, qui vaillent. Il n’y a que les deux saules et l’impression qu’ils disparaissent dans une
sorte de brouillard. Je bondis, l’instrument en main.

— Si c’est une blague…

Chapitre 4 :

Mathématiques souterraines, Hubert Félix Thieffaine

— Vous dormez Bardos ?

La voix de Madame Witz me fait sursauter et je relève la tête. La classe rit. Avec mes longs
cheveux gras et la marque de la trousse sur le visage, je dois être risible. J’aurais bien aimé
dormir pour de vrai, mais il y a quelque chose qui me tracasse. C’est sous mon lit, emballé
dans une couverture.
Ce matin, en me levant, j’étais dans un smog que le cours d’anglais n’a pas dissipé. Les
maths, ce n’est pas mieux. Boulotte et habillée de vert, Madame Witz se plante face à moi
pour me fouetter de sa petite voix de tête, ponctuée des rires de son public. Je ne m’amuserai
pas à lui dire que je trouve ses vêtements kitsch.

— Alors Bardos, vous en pensez quelque chose de ce problème ou vous dormiez au
moment où je l’ai donné ?
— Non, non… je veux dire, que je pensais à une solution à ce problème quand vous
m’avez réveillé (rires)… Je voulais dire quand vous m’avez appelé (rires).
— Passez donc au tableau, ordonne-t-elle sans hausser la voix. J’ai hâte de voir ça.
— Voir quoi ?
— Ne jouez pas à plus idiot que vous n’êtes.
— Je ne joue pas.
— Allez au tableau pour nous expliquer comment vous démontrez que trois points sont
alignés.
— Trois cercles ?
— Trois points.

Les grands yeux verts d’Yseult sont tournés vers moi. Elle compatit. Mon rythme cardiaque
accélère. Je me lève et je croise tour à tour, les grosses lunettes carrées et les petits yeux noirs
d’Élise, notre seconde déléguée. Il y a enfin le regard hilare, caché derrière des culs de
bouteilles, de Lulu.
Quand j’arrive au tableau, à part Roxane et son maquillage gothique qui se renfrogne dans son
coin, tout le monde me regarde en souriant. Je trace une droite avec trois points : A, B et C et
je pense à cet autre symbole à trois cercles que j’ai vu dans mes rêves. J’annonce :

— Pour montrer que trois points sont alignés… Il suffit de montrer qu’ils sont alignés
deux à deux !
— Tracez un triangle, s’il vous plaît, réplique la prof et personne ne ricane.

En m’exécutant, je revois le triangle formé par les trois cercles. J’écris A, B et C, puis
j’entends la voix de Madame Witz.

— Peut-on dire en regardant votre triangle qu’A et B sont alignés.
— Oui.
— Ainsi que B et C ?
— Oui… Ah oui, je comprends…
— A et C ?
— Non, mais.
— Ils ne sont pas alignés ?
— Si…
— Alors ?

— Deux points sont toujours alignés…
— Retournez à votre place et essayez de vous accrocher. Vous ne pourrez espérer obtenir
une Première S comme ça… et Stéphane Bardos : la nuit, c’est fait pour dormir.

Je m’assois alors que les rires se calment. J’ai la tête pleine d’anguipèdes, de princesse
grenouille et d’ours. Comment puis-je me focaliser sur trois points ? Je n’entends même pas la
sonnerie.

— Ton cerveau est-il aligné avec ton corps ? me demande Élise, derrière ses sévères
lunettes.

Elle a glissé jusque devant ma table et je comprends que tout le monde a déjà quitté la salle.
Élise est plus petite qu’Yseult, avec des cheveux au bol. On était ensemble au collège, mais
on ne se connaît pas vraiment.

— Excuse-moi, je lance, j’ai fait un mauvais cauchemar.
— Mauvais cauchemar, c’est un pléonasme ! me reprend Élise.
— C’était étrange…
— Je peux t’aider à récupérer, annonce-t-elle.
— Récupérer quoi ? L’étui ?
— De quoi tu parles ? Je parlais de t’aider à récupérer en maths.
— Ah oui. Bien sûr ! C’est gentil !
— Viens manger avec nous, ensuite nous irons au CDI.
— Manger avec qui ?
— Yseult et les filles.

Une armée d’anguipèdes n’aurait sans doute pas le même effet sur mon cœur, mon estomac et
ma colonne vertébrale. Je m’empresse de tout ranger pour la suivre dans le hall.

La cantine se trouve en contrebas dans le prolongement de la « piscine ». Il faut prendre un
escalier pour y arriver mais la queue atteint presque le quart du hall, là où jouaient les
Jörmundgand. Mieux vaut attendre.
Autour de nous, c’est un défilé de jeans déchirés, de patchs d’Anthrax, Slayer ou Sepultura2,
de cheveux longs. Certains ont des pantalons tellement serrés qu’il faut un chausse-pied pour
les mettre et quarante copines pour les enlever… J’ai failli me faire casser la gueule au
collège pour avoir sorti cette blague…
Les filles se sont installées à une des tables du hall, qui borde la piscine. Elles sont quatre.
Yseult me regarde venir avec un grand sourire. Elle est blonde avec des cheveux légèrement
ondulés. Et des yeux verts !
Hermance est ma voisine depuis toujours. C’est elle que mon père est allé chercher hier. Elle
a de grands yeux noisette de la même couleur que ses cheveux et un style « néohippie ». Elle
écoute attentivement celle qu’Élise me présente : Alice, une grande fille à la peau noire et aux
cheveux courts, vêtue d’une veste en jean. Alice est déjà en Première. Je l’ai déjà vue. Je ne
sais plus où.
Roxane écoute également. Elle est maquillée à la mode gothique et porte des vêtements
sombres, comme la teinture de ses cheveux lisses. Tout le monde sait qu’elle est la sœur de
Rodolphe le leader des Venatore. En fait, elle est la sœur du groupe en entier, à part d’un gars
qui est leur voisin.
Élise n’a pas le temps d’expliquer ma présence que mon père surgit en m’attrapant le bras :

2 Groupes de Métal.

— Je t’avais demandé de fermer. Pourquoi le lycée était-il ouvert quand je suis revenu ?
— Je… je ne sais pas…
— J’ai trouvé des traces de pattes de chien à l’étage. Tu sais que j’ai dû nettoyer cette
nuit ?
— Je ne savais pas.
— Tu es rentré à quelle heure ?
— Je ne sais plus.
— Stéphane, je vous ai fait confiance. Asma me dit que tu étais encore dans le lycée
quand elle est partie avec les autres hier. Il ne restait que toi. Que s’est-il passé ?
— Je ne sais pas… J’ai fermé…
— La prochaine fois, je te réveille pour briquer le sol ! grogne mon père en s’éloignant.

Voyant que la file de la cantine a réduit, les filles se lèvent et gagnent le réfectoire. J’aperçois
Jean qui frôle le mur en direction des toilettes et je l’appelle. J’ai besoin de certitudes.

— Il s’est passé quoi hier ?

À sa tête, je comprends que j’ai l’air d’un fou.

— Je ne sais pas, bredouille-t-il. Je suis rentré chez moi.
— Une forêt, ça ne te dit rien ?
— Quoi ? … Tu devrais aller dormir… ça te ferait du bien.
— Stéphane, viens si tu veux manger avec nous, m’invite Élise.

Chapitre 5 :

Smells like teen spirits, Nirvana

C’est la première fois que je suis aussi près du visage d’Yseult. Même dans cette file terne, où
les murs sales portent des affiches jaunies de mosaïques romaines, même sous un plafond de
moquette orange, même dans ce couloir, où le linoléum du sol se décolle, bref, même dans ce
lieu pourrave, Yseult a l’air d’une dryade. Elle me parle.

— Alors comme ça, tu fais de la musique ?
— J’ai commencé la guitare cet été. Ma sœur me prête la sienne, en échange je dois
prendre des cours.
— C’est cool…
— Mais sinon j’ai un groupe. On cherche un batteur.
— Un groupe après seulement deux mois, tu es rapide…
— J’avais déjà créé le groupe l’année dernière ! On s’appelle les BB fuck you, comme
Bibifoc3, tu vois ? Il y a un jeu de mots…
— Je sais qui est Bibifoc, sourit-elle. Et j’avais compris le jeu de mots.
— J’ai un super guitariste…
— Hey Mythos ! C’est pas toi qui avais corrigé les fautes de la « Guerre des boutons » au
collège ? m’interrompt Lulu. Yseult, l’écoute pas, ce mec est le roi des mensonges !
— Pourquoi tu dis ça, il est gentil ? s’indigne Yseult. Tu manges avec nous ce midi ?

Un imperceptible mouvement passe sur le visage de Lulu quand il balaye le groupe des filles
qui discutent. Il regarde ailleurs, puis ajoute en souriant comme si de rien n’était.

3 Bébé phoque héros d’un dessin animé sorti en 1986.

— Pas ce midi… et puis je mange pas avec Bardos. Je tiens à ma réputation !

Je ne dis rien. Je ne sais pas quoi répliquer. Lulu n’a jamais été un pote. Mon regard se réfugie
sur l’étrange musicien de la mosaïque romaine. Il joue de la lyre. Il porte aussi un bonnet de
schtroumpf. Interpellé par Dimitri, Lulu s’avance dans la queue, nous laissant enfin seuls.

— Je suis désolée, avance Yseult. Il n’est pas méchant. Il joue de la batterie, tu sais ?
— Ah oui…
— Tu joues quoi comme style ? me demande-t-elle.
Elle ne le sait pas, mais c’est la plus belle question qu’on puisse me poser.
— Du rock alternatif !

Je le dis en y mettant toute ma fierté au point qu’Élise lâche sa conversation avec Alice pour
tendre l’oreille.

— Et c’est quoi le rock alternatif ? reprend Yseult.
— Pas de style pas d’étiquette ! je réponds fièrement.
— Si ! Là ! Moi j’ai une étiquette ! sourit-elle en faisant le geste de Pascal Légitimus.
— Tu aimes les Inconnus4 ? je relève.
— C’est toi que je t’aime ! rit-elle.
— Et tu dis et il dit, que le bonheur est irrésistible, je me mets à fredonner.
— Glucose ! sourit Yseult
Je deviens liquide.

4 Trio comique formé de Didier Bourdon, Pascal Légitimus et Bernard Campan.

— Et Cabrel ? Tu aimes Cabrel ? s’invite Élise.
— Oh non Cabrel c’est nase ! je réplique. C’te blague… Cabrel. C’est nase.

L’irruption d’Élise amène un long silence. Alice s’en empare pour détailler en long en large et
en travers les qualités de son nouveau petit ami, merveilleux, drôle, intelligent… Je sais où je
l’ai vue ! Après le concert, c’est elle qui gloussait avec un garçon ! Ce doit être lui… le petit
ami. Il n’avait pas l’air exceptionnel. Merci Élise de nous avoir interrompus, vraiment merci !

Comme Yseult a l’air de s’y intéresser, je ne peux revenir sur ce sujet merveilleux qu’est la
musique. Nous passons au self récupérer nos plateaux en résine synthétique orangeâtre.

— Alors, c’est bien la guitare, avec mon oncle ? demande Élise.
— C’est qui ton oncle ? je demande.
— Ton prof de guitare. Il est prof au lycée aussi.
— Pétagaure ?
— Tu as un autre prof ?
— Non.
— Et alors, c’est bien ?
— C’est cool, je marmonne. C’est de la musique classique. Mais c’est cool. Pas comme
Cabrel !

Je choisis les épinards en sauce en faisant grise mine. Ça sent le repas à base de pain
industriel et d’orange acide. Les tables étant à quatre places, je prends une chaise pour rester
avec les filles, en bout de table. Élise et Yseult, tournent leurs plateaux pour que je mette le

mien. La conversation sur le petit ami d’Alice a cessé et Hermance explique qu’elle aurait
bien aimé être là hier, avant de raconter les aventures de sa mère avec la voiture. C’est une
Deuche5 qui est tellement vieille, que même mon père ne parvient plus à la maintenir en vie.
J’aurais bien aimé qu’elle soit là aussi, hier. Elle aurait peut-être vu les mêmes choses que
moi. La troisième maison de fonction, c’est celle de Madame Witz et je me vois mal lui
demander si elle a aperçu des hommes serpents.

— En parlant du concert, intervient Élise, il faut que tu sois là vendredi pour le bureau des
lycéens, Yseult.
— C’est important ou ça va juste être un bilan ? réplique la fille aux yeux verts. Voir
Jessica minauder avec sa voix façon « Baby voice club ». Non merci !
— On va parler des styles, annonce Élise. Les Jörmundgand, plus les Venatore, ça fait
beaucoup de Métal !
— Ça, c’est un coup de Jessica, ricane Roxane, elle en a après mon frère. Elle y connaît
rien.
— Elles en ont toutes après ton frère ! rigole Hermance.
— Elles ne le connaissent pas, grogne la gothique, puis se tournant vers Élise. C’est clair
qu’il faudrait un peu plus de variété.
— De la variété, oh non ! je peste. Il faut du rock alternatif !

Après un lourd silence, je laisse mon regard se promener dans la cour à l’emplacement où j’ai
rêvé d’un temple la veille. Comme personne ne dit plus rien à table et que je n’ai pas très
envie des épinards, je me lève. Je sens que les filles me regardent, comme j’attrape mon sac
sur l’épaule.

5 Citroën 2 Chevaux

— J’ai un truc à faire, Yseult. On se retrouve après pour les maths au CDI ?
— Hey mais c’est avec moi que tu as maths ! s’exclame Élise, provoquant un rire de la
table.
— C’est ce que j’ai dit, non ?
— Tu as dit Yseult.
—Ah oui, pardon ! Bon ben à tout à l’heure Yseult… je veux dire Élise.

Il me faut quelques minutes pour atteindre l’étage et perdre le rouge sur mes oreilles. La cour
de derrière est généralement plus calme, le coin fumeurs ayant été borné devant. Ça me
permet de compter mes pas jusqu’à l’endroit où devrait se trouver la palissade, sans passer
pour un fou. C’est là qu’un petit objet attire mon regard, une sorte de pièce en cuivre. Ce n’est
pas un franc. Sur la face de la pièce : trois cercles entrelacés. Côté pile : une lyre à neuf
cordes. Si ce n’est pas un rêve, c’est flippant !
****

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Chapitre 6 :

Welcome to the jungle, Guns n’ Roses

C’est en cherchant Paint it black à l’oreille que j’ai joué pour la première fois de la guitare.
Évidemment, il ne s’agissait pas du véritable morceau avec les accords, juste le riff. C’était au
Portugal dans la famille. Je n’avais rien d’autre à faire, parce que je suis le plus jeune avec
personne de mon âge, à part la fille de la voisine avec laquelle ils veulent tous « me marier ».

En général, j’aime bien rejouer cette ligne après mes exercices de guitare classique. C’est un
petit moment de relâche, où je ne suis pas obligé d’être le dos droit avec les bras qui forment
des arcs et le pouce qui fait des cercles.
Là, pour être honnête, je suis tellement fatigué, que j’ai préféré me coucher direct. Je n’ai
même pas pris le temps de réviser la guitare classique, les maths non plus.

— Vous dormez Stéphane Bardos ?

C’est un rêve ? Déjà ?

Sur mon bureau, bien distinctement, se tient une magnifique grenouille verte. Elle me toise et
insiste :

— Alors ? Vous dormez ?
— Je n’en suis pas très sûr… Je me demande si je ne suis pas schizophrène.
— Regardez sous votre lit, coasse le batracien. Vous l’avez ramenée hier soir.

— Je ne comprends pas. La forêt ne pouvait être accessible que le 21 septembre ?
— La forêt et ce monde sont de nouveau séparés.
— Que fais-tu ici alors ?
— J’ai fusionné avec mon humain. C’est ainsi que naissent les malédictions.
— Les quoi ?
— Les malédictions.

Je me relève doucement en cherchant autour de moi un indice pour confirmer que je suis en
train de rêver. Il n’y en a pas. C’est bien ma chambre, son papier peint bleu à petits animaux
d’Afrique, son poster d’Iron Maiden avec Eddie sur une pyramide. Il y a toujours la lampe en
porcelaine avec le lutin dessus. Je regarde sous le lit : la basse à trois cordes est là, enroulée
dans la couverture bleue. Et la grenouille continue :

— Vous devez venir dans le lycée, sinon la biche va mourir.
— Il n’y a pas de biche dans le lycée. C’est un lycée.
— Plusieurs humains ont pénétré la forêt de Cernautes hier soir.
— Apparemment tout le monde est rentré. Il manque personne.
— Voir un instant son anima est une expérience unique, professe la grenouille, mais si le
contact se prolonge, il engendre les malédictions. L’anima reste alors prisonnière de ce
monde.
— C’est terrible ! baillé-je. Et comme je suis entré avec la basse, mon anima n’est pas
venue, j’ai bon ?
— Vous êtes le seul à pouvoir nous aider, comme Orphée.
— Pour l’instant, j’ai surtout besoin de l’aide de Morphée. Bonne nuit !

Un court silence suit ma dernière phrase et je me retourne dans le lit.

— Les chiens vont traquer la biche jusqu’au moment où ils vont la tuer. C’est leur
malédiction. L’humaine qui est liée à cette anima sera détruite de l’intérieur et les
humains liés aux chiens en mourront de chagrin.
— C’est triste.
— Vous êtes le seul à pouvoir intervenir.
— Pour me faire courser par les trucs serpentiformes ? Pas possible !
— Vous avez le pouvoir de les repousser, grâce à la basse.
— Je sais à peine en jouer…
— Les animae vont se déchaîner dans le lycée, votre père sera tenu pour responsable.
— Le lycée est fermé. S’il est fracturé, ce n’est pas de sa faute.
— Les animae apparaissent exactement à l’endroit où ils étaient quand la porte s’est
refermée. Certains sont dans le lycée.

Je me lève pour vérifier et j’aperçois distinctement au milieu de la cour, les silhouettes des
anguipèdes en cercle.

— Il me faut un fusil !
— Vous avez la basse, explique la grenouille.
— Que vaut une basse contre un fusil ? C’est une blague !
— La musique est une chose sérieuse, Monsieur Bardos. Elle permet de soulever des
rochers, de charmer des animaux et même de remonter le temps !
— Musique ou pas, je ne vais pas jouer de ritournelle à tes copains serpents.
— Pensez à votre père… Ce soir, il ne dira rien, mais demain ?

— OK ! Je vais au lycée et je fais sortir tout le monde, c’est tout ! Compris ?

Passer les anguipèdes est plus simple qu’il n’y paraît, même avec la basse en main. Je ne sais
pas qui est la femme en statue, mais ils ondulent littéralement comme si elle était un fakir. Ils
ne me voient même pas. Quelle bande de nigauds !
Je compte bien esquiver l’ours et l’espèce de félin qui sont installés au rez-de-chaussée, à côté
de la piscine. J’ouvrirai la porte pour eux. Quant à l’enfant cygne, je fais également en sorte
de le contourner, en évitant de passer devant la cantine.

En bon fils du concierge, je sais qu’une des fenêtres des salles d’économie au rez-de-chaussée
ferme extrêmement mal. Je n’ai aucune difficulté à l’ouvrir. À l’intérieur, j’entends des coups
sourds et je comprends que l’ours est en train de chercher à piller la machine à friandises, à
côté des toilettes.

— Si vous jouez de la musique, vous pourrez le calmer ! m’explique la grenouille, depuis
la poche de ma chemise de bûcheron.
— Comment ? Tu vois bien que c’est une basse électrique… Sans ampli, impossible de
sortir un son !
— La biche et les chiens sont à l’étage.

En manquant de me faire percuter par la biche, je comprends pourquoi mon père a parlé de
traces laissées par les animae la veille. Les chiens ont renversé plusieurs jardinières. Ils sont
surexcités et aboient violemment en tentant de mordre leur proie. J’essaye de m’interposer. Ils
m’esquivent. Sur le sol glissant, les pattes de la biche manquent de la faire tomber à tout
moment.

— Vous devez jouer le morceau, me lance la grenouille.
— Quel morceau ? Celui qui ouvre la porte ?
— Je ne sais pas. Je sais juste qu’il faut jouer le morceau.
— J’ai une bien meilleure idée !

J’ouvre la fenêtre qui donne sur la cour de derrière et je crie :

— Youhou ! L’anguipède ! Y a des chiens qui ont insulté ta mère ! Moi, à ta place, ça ne
m’aurait pas plu !
— Qu’avez-vous fait ? gémit la grenouille. C’est après moi qu’ils en ont. Ils veulent me
manger.
— Pourquoi, ils sont Français ? m’amusé-je.

Devant une telle blague, la grenouille reste de marbre.

Chapitre 7 :

Paint it black, The Rolling Stones

On sait qu’une idée n’est pas bonne quand elle ne fonctionne pas du tout. Par exemple quand
des anguipèdes ne s’en prennent pas aux chiens, comme prévu, mais qu’ils glissent droit vers
vous. Je détale, avec la grenouille dans la poche et la basse qui me gêne.

— Je vous en prie, supplie le batracien : jouez le morceau qui les arrête !
— Fuis petite grenouille ! Je les retiens, lance ma voix tremblante, digne d’un épisode de
Scoubidou.
— Jouez. C’est la seule chose à faire !
— On passe par le CDI !

Le CDI du lycée est sur deux étages. Il est au cœur des couloirs circulaires qui structurent la
partie supérieure du lycée. Il me suffit d’y rentrer au deuxième étage pour gagner le premier
étage en laissant mes poursuivants derrière.

À la seconde où la biche bondit en même temps que moi dans la bibliothèque, je sais que mon
idée a foiré. L’anima renverse une table qui fait basculer une rangée de livres. J’en fais
tomber une seconde pour barrer le passage aux chiens qui parviennent à forcer le passage. La
porte reste ouverte !

En un bond, nous sommes tous les trois : grenouille, biche, humain, acculés au premier étage
par les quatre chiens et les trois anguipèdes. La seule chose qui les maintient à distance, c’est

la basse que je brandis comme un fusil retourné. Il y a des livres partout par terre ! La
grenouille crie :

— Jouez ! C’est la seule façon de repousser les anguipèdes !

Je sens la biche dans mon dos, tremblante, tandis que les anguipèdes lancent leurs mains pour
m’agripper. Si je lâche la basse, je n’ai plus rien pour les repousser. Tant que je serre
l’instrument, je ne peux pas ouvrir la porte. La sangle me gêne ! La biche parvient à passer et
esquive un des chiens. Je suis déséquilibré.

— Aidez-moi ! hurle la grenouille alors qu’un anguipède l’empoigne.

Quand je retrouve mon équilibre, une des cordes sonne… comme si elle était amplifiée ! La
grenouille a raison, je peux jouer ! Je passe la sangle et je commence à égrener des notes
profitant de la gêne entre les anguipèdes et les chiens.

— Jouez bon sang ! supplie la grenouille.

Les trois cordes de la basse donnent les mêmes notes que les trois cordes les plus graves
d’une guitare. Pas le temps de prendre des repères j’y vais à l’oreille, comme la première fois
et avec le seul morceau que je puisse jouer de mémoire. Ma voix tremble pour me donner un
peu de courage :

— I see a red door and I want to paint it black.

Les anguipèdes reculent comme s’il y avait dans cette pièce une armada d’hélicoptères gorgés
de GI’s. Je continue de jouer. La musique traverse leurs corps, les force à onduler, à se cogner
la tête contre les étagères. L’un d’eux percute un des chiens, qui couine.

Je n’ai plus qu’à ouvrir la porte du premier et la biche bondit. Je la referme à la truffe des
chiens jappant. Sans attendre, j’attrape au sol la grenouille, puis je fais face aux anguipèdes.

— Ce morceau leur est douloureux ! constate le batracien.

Je reprends le riff encore et encore jusqu’à les repousser dans un des recoins du CDI. C’est
étrange, alors que j’enchaîne, j’ai l’impression d’être directement relié aux créatures, d’entrer
dans leur cœur pour leur faire mal. Elles se protègent dérisoirement.
Leurs queues ondulent de douleur. Je n’ai pas envie de cesser de jouer, mais les grosses
cordes commencent à me faire mal aux doigts. Je ne tiendrai pas jusqu’à minuit comme ça.
C’est alors que je vois :

— L’escalier !

Les chiens ont l’air aussi vrai que de gros chiens de chasse, comme on en voit dans certaines
meutes. Je parviens à les bloquer, à coups de pied, à l’intérieur du CDI et j’entends leur
vacarme tout comme celui des anguipèdes qui se sont relevés.

— La biche est sauve, constate la grenouille. À minuit, les animae disparaîtront.
— C’est tant mieux parce que je ferais pas ça tous les jours !

— Il le faudra pourtant, coasse l’anima. Demain tout recommencera au même endroit et
au même moment.
— Si c’est une blague…

Je ne termine pas ma phrase que la « princesse » explique :

— Tant que les malédictions ne sont pas levées, la chasse continue.
— Qui a fait ça ? demandé-je. Qui a ouvert la porte ? C’est à lui de réparer sa faute.
— C’est la mission du porteur, souffle-t-elle.
— Les animae n’ont qu’à se débrouiller !
— Un anima ne peut utiliser l’instrument d’Orphée. Seul un humain peut le faire.
— Qui est ton humain ?
— Je ne le sais pas, répond le batracien. Les animae ignorent tout de leur humain tant
qu’ils n’ont pas été séparés.
— Et après ?
— Après, ils l’oublient. Les humains aussi.

À minuit, les animae disparaissent, comme prévu, mais les dégâts restent. Je termine de
ramasser l’ensemble des livres du CDI vers trois heures du matin. Je remets les jardinières un
peu avant quatre heures. À cinq heures, je suis dans ma chambre à ranger la basse sous mon
lit. Mes muscles sont durs et mes yeux piquent, mais il y a une chose que je veux vérifier
avant de dormir.
Je tourne les pages du dictionnaire illustré jusqu’à la lettre O. Quand le nom d’Orphée
apparaît, je reconnais la mosaïque qui est affichée dans le couloir de la cantine. L’homme,
avec son bonnet rouge, joue de la lyre, entouré d’animaux.

Chapitre 8 :

Pas assez de toi, La Mano Negra

Trois jours, ça fait trois jours que je retourne au lycée de nuit. Avec la basse, je ne mets pas
longtemps à disperser les anguipèdes qui s’éparpillent sans faire d’histoire. Ce n’est pas une
obligation de les attaquer. Juste un jeu. La grenouille rabat-joie m’a demandé d’arrêter.
Dommage, j’aime bien jouer Paint it black. Pour l’ours, j’ai trouvé un truc, je laisse du miel à
l’entrée et il suit naturellement le chemin vers l’extérieur. J’évite ainsi que la machine à café
ne soit détériorée. Le félin ne fait rien. Je pense que c’est une femelle lynx, elle se contente de
feindre l’ennui. Ça me va.

Quant au cygneau, l’enfant oiseau, il ne me fait plus peur. Il est terrorisé. Hier soir, j’ai
apporté une histoire et je lui ai lu. C’est l’histoire d’un clown qui sauve une fille prisonnière
d’un immeuble. Il a posé sa petite tête pleine de plumes sur moi et j’ai senti toute sa tristesse.
Qui peut bien abandonner son enfant comme ça ?

Je termine ma tournée en faisant passer la biche par le CDI. Je retiens en général les chiens
suffisamment longtemps pour qu’elle file. Il me reste toujours du rangement à faire avec les
livres et les jardinières, mais je parviens à me coucher vers 2 heures du matin. L’inconvénient
de cette nouvelle vie, c’est que j’ai manqué deux cours cette semaine, le premier car je n’ai
rien suivi (en allemand), le second car j’ai oublié d’y aller (en latin). Du coup, je dois attendre
le bureau des lycéens pour qu’Élise me dépanne.

Comme je suis le seul élève présent à ne pas être délégué d’une classe, je suis assis sur une
chaise à l’écart, près de la sortie.

Asma dirige le bureau. Elle est élève de Terminale, brune à la peau claire, avec une voix
éraillée. À sa droite, se tient Élise et juste à côté d’elle, la capitaine de l’équipe de natation
synchronisée, élève de Première, Jessica. Yseult est assise de l’autre côté et je ne peux la voir
qu’en me penchant. Des autres délégués, je reconnais Rodolphe, c’est le guitariste et chanteur
du groupe les Venatore, le frère de Roxane.

— Je voudrais dresser un bilan de la fête de rentrée, avance Jessica, avec un ton emprunté
et une petite voix aiguë. Alors… le public était chaud et tout s’est bien passé !
— Attends ! intervient Élise. Nous avons eu un retour des élèves qui trouvaient qu’il y
avait un peu trop de Métal. Jörmundgand et Venatore, excuse-moi, Rodolphe, ce n’est pas
contre toi, mais ça fait beaucoup !
— Les Schkrömöldeath se sont décommandés, rappelle Jessica.
— C’est un groupe Punk ! note Élise, la différence sonore n’aurait pas été flagrante.
— Si tu ne fais pas la différence entre Punk et Métal, minaude Jessica… et puis… là n’est
pas le problème, il n’y a pas d’autres groupes dans le lycée.
— Parce que tu as sondé tout le monde ? intervient Élise.
— Les filles ! temporise Asma. La discussion doit rester courtoise.
— Jessica prétend qu’il n’y a pas d’autres styles, mais il y en a et à commencer par ton
groupe Asma ! attaque Élise.
— Je n’ai jamais profité de ma position de présidente du bureau pour imposer mon…
— C’est tout à ton honneur, sourit Élise, mais le bureau peut proposer que vous chantiez
au moins une fois ! Un groupe vocal a cappella, ça cartonnerait !
— Dis plutôt que tu veux imposer le groupe de ta copine, Yseult, réplique Jessica. Toi qui
veux toujours que tout soit, comment tu dis déjà ? Transparent ! Tu pourrais l’être pour
une fois et ne pas t’en prendre à des formations qui tournent ?

Évidemment, en entendant le nom d’Yseult, je tends l’oreille. Je prends alors conscience que
je n’ai même pas pensé à lui demander mardi si elle jouait de la musique. Quelle occasion
gâchée, d’autant que – et je ne sais pas pourquoi — je n’ai pas été invité à déjeuner de
nouveau avec les filles.

— Qu’est-ce qui te pose problème avec mon groupe ? réplique Yseult. Doit-on proscrire
les groupes d’amis ou encore de petits amis ?
— C’est pas ce que j’ai dit, rougit Jessica en jetant un regard furtif vers Rodolphe.
— Tant mieux, avance Yseult. Si c’est le style qui te pose un problème, tu me dis aussi.
— Non, c’est pas ça… J’aime bien Cabrel, bredouille Jessica. Je pense juste que nous
sommes les seules…
— C’est marrant, mais aux Enfoirés, il y avait du monde du lycée pourtant, annonce
Yseult. Tu y étais je crois ?
— Le mieux serait de faire un sondage, coupe court Asma. On ne va pas étaler nos goûts
ici.
— Il faut savoir comment définir ces fameux « styles », souffle Jessica.

Mon sang s’est figé. J’ai cru entendre quelque chose, mais je ne suis pas sûr de ce qui vient de
se dire. Je mets quelques secondes à comprendre quand Élise propose :

— On peut faire entrer le groupe d’Yseult en variété française, annonce Élise. Elle chante
du Cabrel c’est assez facile. On regroupera les groupes de Métal et de Punk en un seul
ensemble.

Je revois alors très précisément ma réaction à la cantine, mardi, aussi précisément que si je
revivais la scène.

— Cabrel, c’te blague !
— C’est cool ! Pas comme Cabrel !

Le sang qui irriguait mon corps a dû s’évaporer. J’ai l‘impression de voir Cabrel passer avec
sa coupe à la Jésus. Un reniement de plus et je lui montais une église… Lorsque la réunion de
bureau s’achève, je tente d’arrêter Yseult, mais elle discute avec Rodolphe et je ne peux les
interrompre.

— Je vais voir si je ne connais pas un guitariste qui pourrait être intéressé, promet le
leader des Venatore.
— Stéphane, m’arrête Élise. Tu veux récupérer les cours ou non ?
— Bien sûr, oui, merci.

Comme Yseult s’éloigne, mon cœur bat au rythme de ses pas et mon cerveau m’envoie des
signaux : Le tableau de liège ! L’annonce ! Le cours d’Élise en main, je me précipite.
Quelqu’un a pré-découpé des numéros de téléphone et ils sont tous là. Je dois l’appeler ! Je
dois m’excuser de ce que j’ai dit !

En marchant vers la maison, je fais le décompte dans ma tête. Elle habite à Champlomb. Il lui
faut au moins une heure, le temps d’avoir le bus, pour rentrer. Il sera 19 h 00. Il ne faudra pas
trop tarder, car ce sera l’heure du dîner.

Jamais le temps ne m’a semblé si long. Je fixe le téléphone à cadran en espérant que ma mère
qui repasse dans la pièce à côté n’écoute pas. Son fer à repasser souffle. Je saisis le combiné :

— Allô bonjour, Yseult est-elle là ?
— Vous avez dû vous tromper de numéro jeune homme, répond une femme mûre, il n’y a
pas d’Yseult ici.
— Ah pardon, j’appelais pour l’annonce du groupe, le groupe qui veut reprendre, enfin, je
veux dire, jouer du Francis Cabrel.
— Cabrel, ah mais c’est le groupe de Loïc !
— Loïc, vous voulez dire Lulu ?
— Lui-même, vous ne le saviez pas ? Je suis sa mère ! Je l’appelle. C’est de la part de
qui ?
— Stéphane… Stéphane Bardos.
— Ah oui, Bardos ! Lulu parle souvent de toi ! Tu es le fils du concierge ? Je l’appelle. Tu
fais de la musique, toi ?
— Je joue de la basse et j’ai un guitariste. On pourrait rejoindre la formation…