Résidence d’artiste, Lazaret de la Grande Chaloupe : « Je veux que l’on entende la voix des engagés »

 

Aller au-delà de son histoire et de l’histoire du peuplement de La Réunion. Avec « El’Azar », le chorégraphe Didier Boutiana nous transporte au 19ème siècle. Sur le site du Lazaret vivent plusieurs dizaines de milliers d’hommes et de femmes venus de l’Inde, de Madagascar, de Chine ou encore du Mozambique.  A quoi rêvaient ces individus qui étaient placés là pour la quarantaine ?  Restaurer ces émotions, ces rires, ces pleurs… restaurer la mémoire à travers le mouvement des corps et habiter de nouveau les vestiges du Lazaret c’est la proposition du jeune chorégraphe Réunionnais.

 

Pour celui qui est né au Port à quelques encablures de la prison, le rêve a un sens. Ce rêve qui permet d’aller au-delà des murs, au delà des villes, au delà des océans. C’est dans son parcours que le chorégraphe puise le fruit de son inspiration, de ses créations. Une identité Réunionnaise qui raisonne dans son dernier spectacle « El’Azar » qui fera l’objet d’une restitution sur le site du Lazaret de la Grande Chaloupe. Dans le cadre d’une résidence d’artiste proposée par le Département de La Réunion, Didier Boutiana a « vécu » au Lazaret pendant six mois, plus précisément de décembre 2018 à juin 2019. « Mon spectacle est un mélange de danse, de théâtre, de scénographie et de poésie avec des installations. Mon ambition est de rendre hommage aux engagés qui sont passés par le Lazaret. Je veux signifier leur présence et redonner une dimension humaine à cet endroit qui aux premiers abords paraît très froid. Toutes ces personnes étaient traversées par des émotions. Il y avait évidemment de la tristesse et de la souffrance mais je sais qu’il y avait aussi de la joie, des rires, de l’espoir… » Un spectacle vivant qui habite les différents bâtiments qui composent le site. Le spectateur est invité à une déambulation qui le mène à des endroits cachés où d’habitude on ne va pas. « Je veux que chaque recoin reprenne vie. Je veux démystifier le lieu pour lui rendre son âme. Toute cette énergie que j’ai ressentie en étant ici, toutes les émotions qui sont remontées, en tant qu’artiste, je dois y trouver les éléments nécessaires pour que la création soit comprise de tous, que l’on soit Réunionnais ou Européen… Mon spectacle n’est pas un rituel mais un hymne à l’universalité pour que d’où qu’on vienne on « entende » ces paroles prononcées par ces engagés à travers la danse ou l’expression théâtrale que je propose. »

 

Le rêve d’une vie meilleure et une quête de liberté…

Car l’humain et l’humanité font partie des thèmes de prédilection des créations de Didier Boutiana. Assumer pleinement son  histoire pour en faire ressortir son identité chorégraphique. « J’étais venu au Lazaret en tant que simple visiteur. Lorsque le Département a lancé l’appel à projet pour les résidences d’artiste, j’ai choisi consciemment ce lieu car je voulais que l’histoire des engagés soit connue de tous. J’habite au Port et tout au long de ma résidence, j’ai beaucoup parlé du Lazaret mais très peu de jeunes l’avaient visité. Je veux que mon spectacle reflète ce lien entre l’histoire et le monde d’aujourd’hui. »

Didier Boutiana s’est entouré de la section de danse du Collège Bourbon. « Ce travail avec les jeunes était très important. Ce sont les vecteurs de notre culture. Je voulais aussi emmener un peu d’innocence pour « casser » avec cette histoire très chargée en émotion. L’engagisme vu à travers la naïveté d’un enfant qui n’a pas encore été confronté aux épreuves de la vie. »

 

Outre les jeunes danseurs, un fonnkèr de Francky Lauret « Véda Lazaré » viendra renforcer la mise en scène du chorégraphe.

Et il y aura une suite bien sûr à cette belle aventure humaine puisque Didier Boutiana poursuit ses recherches sur l’engagisme dans la zone Océan Indien. L’idée, transposer le spectacle dans ces lieux de mémoire et créer le lien historique qui unit nos peuples. « C’est une très belle initiative et je veux l’emmener encore plus loin. Dans un premier temps, jouer dans la cour des établissements scolaires permettrait d’éveiller la curiosité des jeunes et les inciter ainsi à venir voir ce lieu emblématique. Dans un deuxième temps, je veux travailler avec tous ces pays qui ont ce passé en commun avec nous, Rodrigues, l’île Maurice, l’Inde, le Mozambique… »

 

Pour que ce rêve d’une vie meilleure, ce voyage sans retour, ce sentiment d’exclusion, cette quête de liberté ne soit jamais oublié. « El’Azar » qui signifie en hébreu « secouru par Dieu », est une mise en quarantaine de ces engagés plus humaine. Et en fermant les yeux, on les imagine là, autour d’un feu, racontant leur traversée et se rappelant leurs pays, leurs familles… le sourire aux lèvres, les yeux tournés au loin vers l’océan avec ce bruit lancinant du battement de la mer sur les rochers de la Grande Chaloupe. 

 

Florence Vendôme

 

Didier BOUTIANA CAVANA

Biographie

Avec KANYAR, la dernière création de sa compagnie (2017), Didier Boutiana semble porter symboliquement son parcours à la scène. Celui d’un jeune homme capable de déployer une énergie phénoménale pour dompter l’obstacle et en faire naître du beau. Il n’est certainement pas anodin que le chorégraphe réunionnais se plaise à jouer avec les contraintes dans ses créations. Son enfance et son adolescence à la Cité RN4, quartier proche de la prison de la ville ouvrière du Port, ne le prédestinaient pas à fouler un jour les planches d’un opéra en Suède ou celles de salles mexicaines, sud-africaines, australiennes, slovènes ou encore parisiennes. Pourtant, à trente ans à peine, Didier Boutiana a repoussé grâce à la danse les limites de son territoire bien au- delà de celles de son quartier et de son île. Et dans ce périple vers le monde et vers la création, il a su transformer chaque obstacle en marchepied et chaque rencontre en opportunité

d’apprentissage.

Et c’est bien d’universalité que nous parle Didier Boutiana. Qu’il questionne l’exclusion, la marginalité, la fierté d’une réussite acquise seul, la fraternité, le rapport à l’autre, le sacré, l’identité ou encore la quête de liberté, le chorégraphe le fait depuis La Réunion, passant ces thématiques universelles au tamis de la créolité. Un peu comme si la petite île française de l’océan Indien, riche de son peuplement venu d’Afrique, d’Inde, d’Europe, de Madagascar et de Chine, décodait le monde par le prisme de sa culture métisse. Le chorégraphe s’inscrit en cela dans la mouvance d’une jeune génération d’artistes réunionnais ayant dépassé la revendication identitaire, puisqu’assumant pleinement leur Histoire et leur culture, pour questionner le monde et y apporter leur regard singulier. En quatre ans, Didier Boutiana a posé les jalons de son identité chorégraphique. Son premier solo, KANYAR, en livre l’essence. La danse de Boutiana, entre violence et fragilité, transpire la sincérité et l’humanisme.

L’ARTISTE

Résumé de son projet

« El’azar » est l’émotion entamant son parcours initiatique. Une série d’épreuves morales et physiques partagées avec le public. Entre danse, théâtre, poésie et scénographie,
la performance révèle à travers l’imaginaire de Didier Boutiana l’univers de cette époque où le Lazaret

faisait partie d’un des lieux emblématiques de l’engagisme de La Réunion. L’artiste souhaite explorer et faire ressentir ce que le Lazaret
a pu signifier pour celles et ceux qui y sont passés, et créer un lien concret, émotionnel, intelligent, entre la dimension historique et le monde d’aujourd’hui.

« El’azar »

Le rêve d’une vie meilleure, un voyage sans retour, un sentiment d’exclusion, une quête de liberté : être engagé, c’est aussi avoir un passé, nourri d’espoir et d’une volonté sans faille. Être patient et toucher l’invisible.

Révéler la réalité du lieu par le fruit d’une réflexion qui veut prendre en compte tout ce qui ne se voit pas d’emblée mais qui est bien là : l’espace, la lumière, la texture des murs… C’est, en même temps, tout ce qui appartient à l’histoire, à la mémoire, aux traces.

La création n’est pas la performance mais ce que provoque la performance dans ce lieu. C’est dans cet espace historique que Didier Boutiana veut réhabiliter la mémoire collective en y inscrivant corps et émotions, en faisant un double écho : une résonance au lieu du Lazaret, et aussi à son vécu au gré de ses engagements, de ses convictions, de ses colères, de ses questionnements.

Didier BOUTIANA. El’ AZAR
Didier BOUTIANA. El’ AZAR

photos Bruno Bamba ( conseil départemental )

 

El’Azar : Mise en scène Didier Boutiana avec la participation des élèves de la section Danse du Collège Bourbon

PATRIMOINE ET CRÉATION – DIDIER BOUTIANA
Lazaret de La Grande Chaloupe
• samedi 7 mars 2020
• 10h00 et 15h00

sur réservation

au 0692 97 40 40 ou lazaret-grandechaloupe@cg974.fr

Tous les infos sur : https://www.departement974.fr/agenda/residences-dartistes-patrimoine-creation-didier-boutiana