La mobilisation dans « la guerre » contre le coronavirus tient tous les esprits en éveil. Dans ce climat, les élections municipales sont au second Plan des préoccupations. Le deuxième tour est reporté. La leçon du coronavirus devrait nous inciter à nous rassembler partout sur l’essentiel. Ne pas perdre l’essentiel de vue en politique, dans notre pays, est le sujet du jour sur le premier tour des municipales.
Cette élection a confirmé qu’il n’y a pas d’alternance au système. Aujourd’hui, des personnes connues depuis longtemps, sont au pouvoir et des personnes connues depuis longtemps, sont les vedettes de l’opposition. Elles sont tour à tour au pouvoir et dans l’opposition. L’alternance se fait à l’intérieur du système. Jeunes héritiers du système mis à part, tous les candidats nouveaux sont marginalisés. Ils ne décollent pas. Certains seront phagocytés par le système, d’autres abandonneront la politique. J’ai vécu suffisamment pour avoir vu des générations se casser les dents. Elles devaient nous faire voir ce dont elles étaient capables, nous l’avons vu. Deux ou trois maires réélus le 15 mars, pourraient représenter une sorte de rupture avec le système, et conduire une alternative. Mais étant dans le système et ne le remettant pas en cause, ils sont minoritaires et souvent contraints à des compromissions difficiles. Cette situation est usante et l’on peut se demander combien de temps ils tiendront. Les plus célèbres, les plus forts, les plus charismatiques, les plus populaires, ont cédé.
L’élection du 15 mars a été l’occasion d’une débauche de projets et de propositions à la Prévert, globalement les mêmes pour tous les candidats. Pour la communication, les mots-clés étaient les suivants : changement, participation, écologie, propreté, sécurité, etc. Tout bon candidat devait placer ces mots à tout prix dans sa profession de foi, ses discours et ses conversations.
Où prendre des voix ? Comment réunir la carpe et le lapin pour en avoir plus ? Comment se monter une clientèle d’obligés pour en faire des électeurs ? Les querelles, les séparations et les réconciliations, les affaires, les aventures et les mésaventures des hommes et des femmes qui se présentaient ont fait la joie des gazettes. Dans le tourbillon de la communication, de la confrontation des egos et des passions électorales, où était l’essentiel qui aurait dû être central ? Mais c’est quoi l’essentiel et quelle importance ?
L’essentiel, dans le domaine politique, ici et maintenant, c’est le remplacement du système.
Le système, c’est l’absence voulue d’un peuple réunionnais ; l’absence entretenue d’une conscience collective des responsabilités des Réunionnais, vis-à-vis de leur pays ; l’absence institutionnelle d’un responsable politique réunionnais ; l’absence d’une politique cohérente de développement pour La Réunion, au sein de la Nation et dans le cadre de la République.
La conséquence de ce systèmeau premier plan du tableau, c’est beaucoup d’argent entre les mains d’irresponsables, pour faire les vantards en Chine, la charité à Madagascar, la mauvaise humeur à Maurice. Au deuxième plan, avec les dotations nationales, les subventions européennes et les prêts bancaires principalement, c’est la possibilité pour les mêmes, de construire des routes, des écoles, des hôpitaux et des bâtiments culturels sans toujours porter attention aux finalités, aux contenus ou aux fonctionnements de ces constructions. Au troisième plan, c’est une organisation de l’emploi aidé, une utilisation des subventions et une attribution des marchés pour monter une clientèle d’obligés, à transformer en électeurs. Au quatrième plan, c’est une politique d’information particulière et opaque.
Sur le fond des choses et le long terme, la conséquence de ce système, c’est un taux de chômage constant qui reste le plus important de la nation ; un taux d’analphabètes qui ne bouge pas depuis des décades ; l’élimination des acteurs créoles des secteurs économiques, l’élimination des créoles des postes d’encadrement dans le public et le privé ; l’envoi sous d’autres cieux, de Réunionnais qui voudraient travailler au pays ; un chapelet d’illégalités impunies qui frappent les victimes dans leurs personnes et dans leurs biens. La liste n’est pas complète.
Personne ne conteste cette présentation, y compris ceux qui en tirent profit. C’est ce système et ses conséquences qu’il faut changer. Mais le développement social – légitime et à maintenir – que notre peuple a peur de perdre parce qu’il a transformé sa vie, a neutralisé les effets négatifs du système. Cette peur a fini par faire apparaître le système, malgré ses défauts cardinaux, comme une fatalité dont de nombreux Réunionnais sont arrivés à se convaincre. Nous sommes au cœur de l’essentiel et au coeur de la difficulté.
L’essentiel rassemble et regroupe. Or, cette élection municipale a été le contraire du rassemblement et du regroupement. Elle a été un exemple de divisions et d’éclatements. Un certain nombre de candidats, dans plusieurs communes, appartenaient à des équipes municipales sortantes. Cette multiplicité des listes a été une faiblesse du système, mais aussi, une faiblesse chronique de ceux qui affichent l’ambition du changement. Le système coupe les têtes qui montent dans son camp et les hommes nouveaux s’épuisent. Ce qui caractérise ces hommes nouveaux, c’est l’ambition qu’affiche chacun, de changer les choses à lui tout seul. Au lieu de s’unir pour être plus forts, ils sont dispersés, concurrents et faibles. On me cite le cas de Freedom, qui a gagné une élection contre le système. Ce succès, obtenu dans des circonstances exceptionnelles sur un point particulier, a été éphémère. Après ce succès qui n’a pas duré, les héros de cette victoire sont entrés dans les rangs du système, l’un à gauche et l’autre à droite. Aucun nouveau venu de la politique en dehors du système, n’est en mesure de rassembler autour de lui les forces nécessaires pour l’emporter.
C’est que le remplacement du système, à la base, n’est pas seulement une affaire de partis, d’élections, de programmes. Michel Debré, Paul Vergès, Magamoutou et bien d’autres, ont fait des projets pour La Réunion et ils les ont publiés dans des livres. Ces hommes ont tous fini comme on sait, sans avoir pu changer le fond des choses et le long terme [1]. Le peuple ne croit plus aux projets des officines et des hommes politiques. Il veut que le projet soit le sien.
Encore faudrait-il qu’il décide de le montrer. Or, on lui a tellement dit qu’il n’existait pas, qu’il a fini par le croire. Et s’il n’existe pas, que peut-il montrer ? Nous sommes au cœur d’une difficulté ! Les Réunionnais savent qu’individuellement ils pourront briller, mais ils savent aussi que pour le système, ils seront toujours « rien » collectivement. Etre peuple est collectif. Le peuple n’est pas le groupe d’amis qui nous entourent, le clan, la classe sociale, la religion à laquelle nous appartenons, le parti politique que nous avons choisi. Le peuple c’est la totalité de nos compatriotes de la varangue, de la cour et de l’agora. Etre peuple ne veut pas dire que nos catégories, nos différences et nos oppositions disparaitront, mais qu’au-delà de cela, un fond, un socle, un sentiment communs nous réuniront, nous identifieront, nous responsabiliseront et que notre vivre ensemble ne sera plus laissé à une autorité extérieure comme si nous étions mineurs. Etre peuple voudra dire que ce sera à nous de retrouver les codes pour harmoniser les différences, régler les contentieux, assurer l’équité et développer notre pays à notre manière réunionnaise. C’est la conscience d’être peuple qui nous poussera à construire le développement économique réunionnais qui a manqué à la départementalisation, parallèlement au développement social. Et les hommes étant ce qu’ils sont, personne d’autre que nous ne peut avoir le souci d’un développement par les Réunionnais et pour les Réunionnais, les conséquences du système le confirment. Si nous arrivons à nous libérer des certitudes qu’on nous a imposées et des peurs qu’elles ont engendrées, ces évidences sauteront aux yeux.
Mais les situations acquises, les privilèges assurés, les habitudes prises, font la force du système. Perdre cela serait un déchirement douloureux pour beaucoup. Pour certains sortants, le but de la dernière élection municipale était de conserver une situation économique confortable, parfois illégale. Nous sommes au cœur d’une autre difficulté.
Seule une manifestation populaire collective, massive et publique peut venir à bout de cette forteresse. Il ne s’agit plus de fustiger les élus, de condamner le gouvernement, d’attaquer les zoreys et les comoriens, mais de dire collectivement, massivement et publiquement, au gouvernement, à l’Europe, à l’Indianocéanie, aux pays de nos origines, qui nous sommes, que nous sommes là et que c’est nous qui faisons. Cette profession de foi sera l’acte I de notre reconquête. Une fois « peuple », nous pourrons passer à l’acte II : à ce que nous voulons faire et aux négociations. L’acte III sera la Réunion réunionnaise nouvelle, française, indianocéanienne, métissée d’Afrique, d’Asie et d’Europe, diverse, libre, égale, fraternelle, démocratique et responsable.
Tout devra commencer par l’acte I : le rassemblement. En attendant cette manifestation qui marquera la frontière entre l’ancienne et la nouvelle Réunion, la prochaine élection municipale pourrait être l’occasion de regroupements sérieux dans tous les camps, dans l’esprit affiché de remettre au premier plan, notre peuple et son bonheur, à son service.
Paul HOARAU