COLONISATION COLONIALE, DÉCOLONISATION 

 

N’ayons pas peur des mots. Dans l’esprit « libération de la parole », sachons aborder franchement, mais sereinement les sujets délicats. Évitons de stigmatiser, de condamner, de fermer la porte au dialogue. L’Histoire et le présent sont ce qu’ils sont. Dans quel camp, dans le passé, aurions-nous été ? Qui peut le dire. Et, aujourd’hui, dans quel camp sommes-nous ? Faut-il nous enfermer dans notre camp ou avons-nous intérêt à ouvrir nos portes et nos fenêtres pour voir et entendre l’autre ? Traitons des faits et des hommes sans les qualifier pour rester dans le sujet.
Pour les uns, la colonisation est le péché capital de la France. Il faut la punir, il faut qu’elle paye. Pour d’autres, la colonisation ne nous concerne pas : La Réunion n’a jamais été une colonie. Pour d’autres, enfin, la question est sans importance.
Pour certains, la décolonisation est une affaire de statut. La Réunion, département français, n’est plus une colonie. Pour d’autres, l’indépendance est une autre forme de décolonisation. Entre les deux, l’autonomie, la décentralisation, etc., sont autant de formes de décolonisation.
La colonisation, en effet, revêt une multitude de formes. Celle qui concerne cet article peut se définir ainsi : « la prédation d’un territoire par un groupe exogène, au détriment de la population locale. » Cette colonisation-là, c’est la colonisation coloniale. Elle est dure. Mais dans la réflexion, n’avons-nous pas intérêt à partir du plus dur ? Le statut politique et administratif n’a rien à voir. Cette prédation peut s’exercer sur un pays indépendant, avec la complicité de ses dirigeants politiques. Elle peut s’exercer sur un pays intégré à un ensemble colonial, à partir d’une autorité politique métropolitaine centrale. Elle peut sévir dans un pays politiquement doté d’une certaine autonomie.
Cette prédation est totale. Elle tend (mais ne réussit pas toujours) à vider le pays colonisé de sa substance spirituelle, culturelle, politique, économique. Mais sa partie la plus visible, la plus active, la plus sensible aussi, est économique.
En réalité, le pouvoir colonial n’appartient pas toujours aux autorités politiques, mais à des lobbies économiques qui parviennent, d’une façon ou d’une autre, à influencer les politiques. Dans les pays centralisés, le poids des lobbies s’exerce sur un pouvoir national qui agit sur l’ensemble du territoire. Dans les pays décentralisés, il s’exerce, à la fois sur le centre et les pouvoirs locaux.
Dans les systèmes français d’aujourd’hui, hérités du temps de « la France et son empire », l’autorité politique centrale a encore le réflexe d’utiliser l’empire, devenu « les outre-mer », pour servir les intérêts métropolitains. Cela, ressenti ici, n’est pas toujours perçu à Paris. Dans le fameux « pacte colonial » ancien, il s’agissait de pousser les outre-mer à produire de la matière première à bon marché pour les industries de la métropole. Dans les temps modernes, à La Réunion, il s’agit de laisser se constituer des groupes monopolistiques métropolitains qui déversent sur le marché local la masse de leurs produits et contrôlent, parallèlement, la production locale pour la contenir, ramassant ainsi, à leur profit la plus grosse part des moyens de paiement des consommateurs et des entrepreneurs « péi », alimentés par les transferts (prestations, subventions) de « la solidarité nationale ». Ce système, initié par des entreprises métropolitaines et formalisé dans les sphères politiques parisiennes, fonctionne et ne peut fonctionner qu’avec des acteurs métropolitains. Les Réunionnais ne maîtrisent rien à tous les échelons.
Dans la filière canne, des hommes comme Maxime Rivière ou Emile Hugot, ont voulu augmenter la plus-value de la canne localement. Ils n’ont pas réussi. L’industrie sucrière, aujourd’hui, échappe totalement aux Réunionnais. Dans l’agro-alimentaire, presque tous les producteurs indépendants ont été absorbés par des groupes monopolistiques. Au fur et à mesure que se développent de nouvelles entreprises indépendantes, à un moment donné, elles se trouvent dans l’obligation d’entrer dans le rang ou de disparaître. Tout pays a besoin d’investissements extérieurs. Mais rares – et de plus en plus rares – sont les entreprises réunionnaises qui conservent leur patrimoine. Les investisseurs exogènes les absorbent, et elles disparaissent[1].
C’est la fin de ce système qui, par un moyen ou par un autre, consacrera la décolonisation. La décolonisation ne peut pas se faire de façon satisfaisante, par la seule autorité centrale métropolitaine. Elle doit résulter de négociations et d’accords entre celle-ci et une autorité politique locale. La décolonisation ne s’octroie pas. Les décolonisations anglaises ont fait l’objet de négociations, parfois longues, entre le pouvoir central de Londres et une autorité politique locale. Il en a été ainsi s’agissant de l’Inde ou de Maurice. C’est un exemple à suivre. C’est pour cela que je propose la constitution d’une « conférence territoriale politique » qui aurait, parmi ses missions prioritaires, celle d’organiser une mobilisation du pays autour d’un projet pour définir les meilleures formes de gouvernance régionale et de relation entre le pouvoir central et un « pouvoir régional », un projet qui serait négocié avec le Gouvernement, une fois finalisé par nous.
Dans l’esprit des institutions actuelles de la République, l’identité réunionnaise, et les conséquences qu’elle implique quant à ses manifestations spirituelles, culturelles, politiques et économiques particulières – la décolonisation – sont possibles au sein de la Nation française.
Paul HOARAU
[1] On dira que cela, c’est l’incontournable « mondialisation ». Celle-ci, produit de « l’Ecole de Chicago » et de « La Trilatérale », n’est pas une fatalité. Elle est, en outre d’une fragilité que l’on mesurera à plus ou moins brève échéance.
 
PHOTO MARION LAURET

Laisser un commentaire