Passionnée d’art et d’histoire, Prudence délivre à travers ses créations des messages symboliques. Identité des peuples opprimés et féminisme gravitent autour de son univers artistique. 

« A choisir, je préfère marcher à contre-courant plutôt qu’à contrecœur. » Cette phrase résume bien l’état d’esprit de Prudence. Revendicatrice, la jeune femme se plaît à casser les codes culturels des sociétés. Et des choses, Prudence en a à dire ! Pendant ses études à l’école supérieure d’art du Port, elle réalise que la notion de décolonialité fait artistiquement sens pour elle. « La décolonialité, c’est déconstruire tout ce qui a été construit par le colonialisme ou les sociétés dominantes. Ça peut être l’identité féminine. C’est quoi être une femme ? Simplement faire le ménage et à manger ? A quoi reconnaît-on une famille ? Un homme, une femme et des enfants ? » s’interroge Prudence. En élargissant sa réflexion, elle réalise que l’histoire de la Réunion est très peu enseignée à l’école. « Je me suis intéressée à l’île et à tout ce qui se rapporte à l’esclavage… Notre histoire doit être transmise mais je ne voulais pas rester dans un discours de victimisation ». Des auteurs comme Françoise Vergès (spécialiste des sciences politiques et féministe), Franz Fanon (essayiste) et Édouard Glissant (philosophe) achèveront de forger ses convictions. 

« J’ai eu l’image de Neil Armstrong qui plante le drapeau américain sur la lune »

Lorsque Prudence est contactée par l’artothèque, en charge d’exposer un panorama de production d’artistes aux univers variés, la jeune femme présente son œuvre sur le détournement du drapeau français, imposé selon elle aux anciennes colonies. « J’ai eu l’image de Neil Armstrong qui plante le drapeau américain sur la lune. Puis j’ai vraiment eu cette idée d’un Armstrong français en train de faire la même chose sur la Réunion, en se disant que l’île est maintenant à lui. » Prudence entend dénoncer la forme de pouvoir, de domination et d’autorité symbolisés par le drapeau tricolore. A l’aide de la couture et de la peinture, elle réalise une série de drapeaux uniques en collaboration avec le public. Pour mener à bien son œuvre, elle n’hésite pas à questionner la population locale sur l’identité réunionnaise. Tout au long de sa démarche, son leitmotiv sera : « Sé kwé out drapo pou la Rényon ? ». Au total, 17 drapeaux ont été réalisés. En parallèle, Prudence rédige des livrets dans lesquels elle raconte l’histoire de chacune des bannières « Je suis encore en train de récolter des avis pour des prochains drapeaux, j’aimerais continuer ma série et voir ce que ça donne. » La jeune artiste espère prochainement exposer son travail à Paris, au Palais de Tokyo, sur le thème des révoltes silencieuses.

©Prudence Tetu Prudence Tetu, I’M (série, nombre: 22) 2018-présent. Broderie main, couture, tissus traditionnels, fil coton perlé, frange, broderie anglaise, perle etc…
©Prudence Tetu Prudence Tetu, Sé kwé out drapo poula Rényon? / Se serait quoi ton drapeau pour la Réunion? 2019-présent. Technique variable, couture, peinture.
 ©Prudence Tetu Prudence Tetu, I’M (série, nombre: 22) 2018-présent. Broderie main, couture, tissus traditionnels, fil coton perlé, frange, broderie anglaise, perle etc…
 ©Prudence Tetu Prudence Tetu, Sans nom. 2019-2020 (4x4x2,20m). Structure métallique, couture, broderie, tissus traditionnels, vêtement, dentelle, galon etc

L’art est un langage 

Dans la même idée, Prudence est sensible à la représentation des femmes dans l’histoire. Peinture, dessin, publicité… L’artiste est frappée par la puissance des stéréotypes présents dans l’art et les médias. « Dans la peinture, Vénus incarne l’idéal d’un corps féminin. J’ai remarqué qu’il y avait une similitude avec les miss que je perçois comme des Vénus contemporaines. Il y a toujours cet archétype de la femme, quelle que soit l’époque. » Pour briser le cliché, Prudence confectionne des écharpes à la manière miss et les transforme en bannières revendicatrices avec des phrases percutantes de type « I’M NOT YOUR VENUS »  (je ne suis pas ta Vénus). La jeune femme le fera également pour les hommes ; « I’M NOT YOUR MARS » (je ne suis pas ton Mars) et pour les Noirs, en se référant à la célèbre phrase de James Baldwin : « I’M NOT YOUR NEGRO » (je ne suis pas ton négro). Prudence estime que l’art est un langage, une manière alternative de communiquer, parfois plus parlante que l’exercice d’écriture. « J’aime apporter des pistes de réflexion qui peuvent amener sur autre chose, faire ouvrir les yeux et interpeller le public. J’ai aussi envie de partager ce que j’ai découvert de mon côté pour montrer qu’il existe d’autres formes de pensées. » La sculpture textile est au centre de ses créations. Le tissu traditionnel souligne notamment l’importance des savoir-faire ancestraux et des singularités culturelles. La jeune femme trouve ses inspirations auprès de créateurs tels que Yinka Shonibare, célèbre pour ses sculptures mélangeant haute royauté et motifs africains, ou Marie Sibande, fortement ancrée dans les messages politiques et la critique des représentations stéréotypées des femmes. Prudence stylise les tissus, joue avec les couleurs, les matières et les installations dans l’espoir de perpétuer des valeurs d’égalité et de liberté. Avide de connaissances, la jeune artiste est adepte de la création artistique mais aspire également à s’épanouir dans d’autres domaines. « Pour moi, l’art reste un complément ». Médiatrice culturelle au musée Stella Matutina de Saint-Leu, Prudence n’a pas fini d’explorer toutes les pistes offertes par le monde culturel et artistique.

Texte Maeva Mansard

Photos DR