A l’heure de son bilan, « BD 20>21 » aura tenu toutes ses promesses et rempli tous ses objectifs.

Portée par la dynamique de tout un secteur, l’Année de la bande dessinée, baptisée « BD 20>21 », qui s’est terminée en juin dernier, peut s’enorgueillir d’un excellent bilan que n’aura pas terni la situation sanitaire. Conçue par le ministère de la Culture et organisée par le Centre national du livre et la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, « BD 20>21 » aura tenu toutes ses promesses, dont le renforcement du secteur est l’une des plus emblématiques. Entretien avec Pierre Lungheretti, directeur général de la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, l’un des deux maîtres d’œuvre de l’événement avec le Centre national du livre.Lancée au début de l’année 2020, l’Année de la bande dessinée a été touchée de plein fouet par la crise sanitaire. Pourtant, son bilan est plus que positif aujourd’hui. Comment, indépendamment du fait qu’elle a bénéficié de six mois de prolongation, est-elle parvenue à surmonter ce contexte inédit ?

Il convient de rappeler que l’Année de la bande dessinée a été lancée le 30 janvier 2020 par le Président de la République au festival international de la bande dessinée d’Angoulême, autrement dit par la plus haute autorité de l’État, ce qui est un symbole fort. Au démarrage de la manifestation, 300 événements étaient prévus. En juin, au moment de sa clôture, on en dénombrait 2300. Nous sommes donc très loin des 300 du départ. Cela signifie qu’au fil des différents confinements, la mobilisation n’a cessé de croître, ce qui est naturellement un motif de grande satisfaction. La situation particulière que nous continuons de vivre a constitué un moment de réflexion, de créativité et d’engagement. Elle a permis de s’interroger sur les nouvelles façons d’agir et de mettre en place des manifestations sous différentes formes. Parmi ces 2300 opérations, beaucoup – je pense notamment aux rencontres avec les auteurs – ont ainsi migré de la forme physique vers la forme digitale.

Quels sont les acteurs qui ont œuvré à la réussite de l’Année de la bande dessinée ?

Il y a eu une très grande diversité d’opérateurs, aussi bien des grands musées comme le musée du château de Versailles, le musée Picasso, ou des grandes institutions comme la Philharmonie de Paris, mais également des opérateurs plus petits, des associations, des collectivités territoriales en milieu rural, des bibliothèques… Pour nous, c’était un des objectifs les plus importants : avoir à la fois ces grandes institutions qui ont proposé des expositions ou des opérations ambitieuses et emblématiques mais aussi une multitude de petits porteurs qui agissent souvent avec des moyens limités mais qui avaient envie de s’impliquer et qui se sont investis avec énormément de passion et d’enthousiasme. Grâce à cette flamme et à ce que représente la bande dessinée dans les pratiques culturelles et dans le paysage artistique et culturel contemporain en France, cela a permis cette mobilisation tout à fait remarquable. J’ajoute que nous avons aussi eu plusieurs dizaines d’événements à l’étranger grâce à l’implication des services culturels de nos ambassades. Au-delà des ambassades, ce qui est aussi frappant, c’est de voir que des opérateurs étrangers se sont appropriés l’Année de la bande dessinée. Je pense notamment au musée d’art contemporain de Zagreb qui a fait une remarquable exposition sur la bande dessinée croate.

La bande dessinée connaît, depuis une vingtaine d’années, une effervescence créative remarquable

C’est comme si la dynamique propre au secteur avait insufflé celle des institutions relais…

Exactement, sans parler de celle de tout l’écosystème de la bande dessinée, les festivals, les librairies, les éditeurs, les collectifs d’auteurs… La dynamique du secteur qui connaît depuis une vingtaine d’années une effervescence créative remarquable a joué à plein.

Une dynamique impulsée par la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image…

Cette année a été pour nous l’occasion d’une démultiplication de nos partenariats. Que ceux-ci soient dans la sphère publique : je pense aux projets montés avec des opérateurs du ministère de la Culture, comme le Centre national du cinéma, le Centre des monuments nationaux, la Philharmonie de Paris, l’OPPIC, le Service historique de la défense et le château de Vincennes, la Villette dans le cadre d’un programme bande dessinée avec les Micro-Folies, le Centre national des arts plastiques avec lequel nous avons mis en œuvre une commande publique artistique avec des artistes de bande dessinée, ou encore le pass Culture. Ou qu’ils s’agisse de partenariats avec le secteur privé : nous avons ainsi initié un projet de huit expositions avec les aéroports du groupe Vinci, reporté en 2022, et nous avons publié un MOOC avec le soutien de la fondation Orange qui a eu un énorme succès. Nous avons également démultiplié nos partenariats internationaux. En 2019, en accompagnant le Président de la République lors de sa visite d’Etat à Belgrade, j’ai signé un partenariat avec la Serbie qui s’est très vite étendu à toute la zone des Balkans. De même, le travail qui a été amorcé avec l’Afrique subsaharienne en 2018 a pu se concrétiser avec la production d’une exposition « Kubuni, bandes dessinées d’Afrique(s) » produite sous deux labels, « BD 20>21 » et « Africa2020 »

« BD 20>21 » a permis de mieux ancrer le 9e art dans le paysage artistique et institutionnel français

Il existe aussi depuis décembre 2019 une fondation Cité du 9e art . Où en est-elle ?

Abritée par l’institut de France, cette première fondation consacrée à la bande dessinée a permis de renforcer la mobilisation des donateurs et des mécènes pour accompagner plusieurs projets originaux, que ce soit des projets de création, patrimoniaux ou éducatifs. La bande dessinée est un secteur d’excellence française puisque notre pays est le troisième marché mondial. Il me semble que l’un des objectifs de cette Année de la bande dessinée qui était de mieux ancrer le 9e art dans le paysage artistique et institutionnel de notre pays a été atteint. J’ai coutume de dire que cette Année de la bande dessinée n’est pas un point d’aboutissement mais plutôt un point de départ avec à l’avenir de plus en plus d’opérateurs impliqués pour mieux valoriser et faire percevoir la richesse et la créativité de la bande dessinée dans tous ses versants.

Le fait d’avoir atteint les publics empêchés et éloignés du livre et de la lecture arrive en tête des grandes réussites de cette année.

Plusieurs opérations inédites ont permis de faire avancer cet enjeu. Je pense d’abord à  la place de la bande dessinée dans l’éducation. Pour toucher le maximum de jeunes, et notamment les jeunes qui n’ont pas la chance d’avoir un héritage culturel comme d’autres, le projet de résidence d’auteurs de bande dessinée en milieu scolaire mis en place par le ministère de l’Éducation nationale et le Centre national du livre est une initiative remarquable et inédite. L’objectif à terme est d’avoir au moins une résidence par département. Avec le soutien du ministère de la Culture, nous avons également lancé « Toute la France dessine » à l’été 2020, une opération d’ateliers de pratique du dessin pilotés par les auteurs et spécifiquement ciblée sur des centres sociaux, des centres de loisirs, et même des Ephad. L’objectif était multi-générationnel pour permettre à des territoires ou des populations particulièrement éloignés de l’offre culturelle de bénéficier d’une initiation à la bande dessinée conduite par des auteurs. Nous avons pu bâtir un socle qui sera utile pour la décision du Président de la République de faire de la lecture une grande cause nationale en 2021 et 2022.

Dans la dernière ligne droite, vous avez aussi eu le bonheur que les festivals puissent rouvrir en présentiel.

Les festivals ont redoublé d’ingéniosité et d’imagination pour surmonter la crise. Non seulement depuis le mois de mai mais aussi auparavant. Je pense au festival « BD à Bastia » qui devait se tenir en avril 2020 et qui finalement a pris l’option de prévoir une manifestation en septembre 2020 beaucoup plus longue et étalée, ou les festivals d’Amiens et Lyon qui ont redémarré de manière physique en juin 2021. On doit vraiment leur tirer notre chapeau car ils ont été extrêmement créatifs et engagés.

Source culture.gouv