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« Chambre 207 » : à Dakar, Jean-Michel André poursuit sa quête de réparation

C’est dans le cadre du Focus Photographie 2025 de l’Institut français, qui a emmené des professionnels internationaux du secteur à la découverte de la scène française, que Mohamed Cissé découvre Chambre 207 de Jean-Michel André. Un an plus tard, l’exposition est présentée en octobre 2026 à la galerie Le Manège de Dakar. Ce projet photographique, né d’un drame familial dont l’artiste ne conserve aucun souvenir, trouve une forme d’aboutissement au Sénégal, où Jean-Michel André a passé les premières années de sa vie. Un retour sur les lieux d’une enfance heureuse, qui donne une nouvelle dimension à sa quête de mémoire et de réparation. 

4 août 1983. Jean Michel André, alors âgé de sept ans, voyage en direction de la Corse avec son père, sa nouvelle compagne ainsi que sa fille. Le soir, la famille s’arrête à Avignon pour passer la nuit dans un hôtel, le Sofitel, non loin du Palais des Papes. Ils y réservent deux chambres : c’est la dernière fois que les enfants verront leurs parents. Durant la nuit, sept personnes sont assassinées dans une tentative de hold-up qui dégénère. Parmi elles, les deux adultes.  

Mohamed Cissé et Jean Michel André lors du vernissage de l’exposition. | © Institut français du Sénégal

Trente ans plus tard, le photographe démarre « Chambre 207 », un projet précipité par la naissance de sa fille. « L’événement a refait surface à ce moment-là, non pas de manière traumatique, puisque j’ai eu une amnésie totale suite au drame et ne garde aucun souvenir de ce que j’ai pu vivre dans cet hôtel, mais plutôt parce que j’ai, à cet instant, été habité par une forme de responsabilité alors que j’avais toujours cherché à effacer le passé », dit-il. Trois mois plus tard, il reçoit un message d’O., qui était avec lui dans cette chambre. Elle lui détaille, alors, par échange de mails, le déroulement de cette nuit, prêtant à l’artiste les éclats d’une mémoire qu’il ne possède plus.  

C’est donc dans une quête de vérité que Jean Michel André se plonge initialement. Dans de longues recherches entreprises pour comprendre ce qui s’était réellement passé. Mais l’enquête n’ayant jamais été entièrement élucidée, il réalise rapidement qu’il ne pourra pas aller au bout de cette volonté première. Après quelques années de pause, il reprend finalement son travail en 2021, en privilégiant, cette fois, un cheminement plus intime. Une manière, pour lui, d’insuffler de la poésie dans son récit tout en recherchant une forme de délivrance. 

Une mémoire imaginaire 

Dans Chambre 207, il est question de deuil, de réparation, de mémoire. Une mémoire incomplète, qui s’empare de documents pour se réinventer et, ensuite, reconstruire une narration. Pour y parvenir, Jean Michel André juxtapose aux archives de presse, judiciaires et personnelles des photographies de famille ainsi que ses propres compositions, issues de voyages où son père l’avait amené, d’autres où il aurait dû se rendre : en Allemagne, en Corse, dans les régions d’Avignon et d’Arles, mais aussi au Sénégal, là où l’artiste a passé une partie de son enfance – une parenthèse lumineuse, liée à une période heureuse dont il ne conserve rien.  

Chambre 207, Jean-Michel André | © Institut français du Sénégal

En filigrane, il entend aller « à l’encontre du pathos et du spectaculaire ». S’émancipant de l’horreur véhiculée par la presse, il fait de son projet une réappropriation de son histoire, efface certains détails, en arrache d’autres dans un geste créatif qu’il perçoit comme thérapeutique. À ces expérimentations se superposent des paysages contemplatifs, presque oniriques, convoquant l’idée d’une mémoire imaginaire, guidée par l’intuition et les émotions.  Celles-là mêmes que l’on traverse face aux images présentées à la galerie Le Manège à Dakar.  

« Si le récit est effectivement dur, toute la beauté de ce projet vient du fait que Jean-Michel y met beaucoup de poésie et de douceur », affirme Mohamed Cissé, commissaire de l’exposition.  

Éviter un copier-coller 

Chambre 207, Jean-Michel André | © Institut français du Sénégal

C’est en juillet 2025, dans le cadre du Focus Photographie de l’Institut français, un programme destiné à accompagner les professionnels étrangers dans le repérage de création française et d’encourager leur diffusion à l’international, que ce dernier découvre Chambre 207. En compagnie de douze autres professionnels internationaux invités par l’Institut français aux Rencontres de la Photographie d’Arles, il avait débuté la journée de visites guidées par cette exposition – une expérience qu’il qualifie d’émouvante. Alors qu’il félicite l’auteur pour cette réussite, il lui demande s’il a déjà songé à présenter son travail au Sénégal. Pour Jean Michel André, c’est un rêve que Mohamed Cissé décide d’exaucer.  « L’important, pour moi, était surtout d’éviter un ”copier-coller” de l’accrochage vu à Arles l’an dernier. Il a donc fallu penser une manière différente de montrer quelque chose de déjà existant », ajoute ce dernier. 

Conçue en collaboration avec Marion Ambrozy, scénographe pour l’Institut pour la Photographie des Hauts-de-France, à Lille, la version de Chambre 207 présentée à Dakar fait la part belle à la relation qu’entretient l’auteur – ainsi que le commissaire – à cette ville. « J’y suis né, j’y ai grandi, je l’ai quittée il y a une dizaine d’années et j’y suis rentré. Jean-Michel y a passé les cinq premières années de sa vie, le drame est survenu deux ans après leur départ du Sénégal », explique ce dernier. Le photographe, quant à lui, la perçoit comme une sorte de symbole : c’est en y retournant que sa série prend, à ses yeux, tout son sens. Là où la réparation opère, enfin, incarnée, dans les tirages et l’exposition sénégalaise, par une lumière travaillée : sur les cimaises ils semblent briller, illuminés par des projecteurs traçant des halos autour d’eux. En parallèle, de nouvelles images n’ayant jamais été présentées auparavant s’ajoutent au récit, comme une manière d’ancrer le territoire africain dans l’histoire du projet : un hommage à ces instants de grâce, vécus à l’aube du traumatisme. 

« ”Chambre 207” est également un livre, qui a reçu le Prix Nadar en 2024. C’est un objet précis, il n’y en a qu’un. Une exposition, en revanche, peut s’adapter à un lieu », rappelle le photographe. Une adaptation qui vient nourrir la dimension universelle du travail : peu importe l’endroit, le pays où il est montré, celui-ci parvient à faire écho « à des milliers d’histoires, de douleurs, mais aussi de lumières », note Jean Michel André. Et Mohamed Cissé d’ajouter : « Nous avons eu beaucoup de retours du public, des pleurs, des sourires, une forme de catharsis. Je suis ravi que nous y soyons arrivés. » 

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