Site d’informations culturelles de La Réunion

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Nous avons beaucoup écrit sur la compétition mondiale actuelle entre les tenants de ce que j’appelle « l’école de Chicago » (le profit d’abord) et ce que j’appelle « le modèle français » (l’homme au centre). On m’a fait remarquer que c’était un peu abstrait, qu’il fallait des exemples. Quelques exemples permettront de mieux comprendre les différences et leurs conséquences. Après des événements exceptionnels – une guerre, une pandémie – certains pensent que le monde retiendra les leçons des épreuves et changera. L’Histoire montre que les épreuves passées, les démons reviennent. Une fatalité ?…
Je voudrais faire au lecteur une observation préalable. J’évite de qualifier les hommes et les situations. Je les décris. J’évite de dire qu’un tel est « libéral » ou «communiste », « conservateur » ou « progressiste », de « droite » ou de « gauche », etc. Dans ce genre de débat, ce genre de qualification équivaut, souvent au « bien » qu’il faut encenser ou au « mal » qu’il faut condamner, avant même de considérer ce qui est fait et ses conséquences, le concret. Un maître de l’écriture recommandait d’éviter les adjectifs qualificatifs, de s’en tenir aux substantifs, pour être le plus objectif possible. Dans l’article de ce « journal » je décrirai les exemples et leurs conséquences.
Je dirai d’un côté, comment se comporte « le modèle français » et qu’elles en sont les conséquences ; et de l’autre côté, comment se comporte « l’école de Chicago » et les conséquences, devant la même situation. Tout en sachant que d’un côté comme de l’autre, la position adoptée dans la réalité n’est pas toujours la position idéale professée dans les discours. Cela ne simplifie pas les choses et explique probablement ce côté cyclique de l’Histoire.
Le concierge. Cette profession est un exemple. Pour l’école de Chicago – le profit d’abord – elle est devenue inutile. L’interphone, le téléphone, les fermetures automatiques peuvent assurer aux habitants de l’immeuble, les services qui nécessitaient autrefois des concierges. Supprimer la profession diminue les dépenses et augmente les profits, supprimons-les. Le profit d’abord. Pour le modèle français, l’interphone, le téléphone, les fermetures automatiques ne remplacent pas le concierge, mais le complètent. Un peu partout, on commence à partager ce point de vue. Pour le modèle français, le concierge, c’est une dépense en plus, peut-être une diminution du profit (pas toujours), mais aussi emploi en plus. L’homme au centre. L’observation ne concerne pas, bien entendu, les logements qui ne nécessitent pas la présence d’un concierge ou l’installation d’accessoires électroniques.
Les problèmes des robots, et de l’intelligence artificielle sont comparables. Faut-il remplacer les hommes partout par des robots ? L’école de Chicago serait tentée de dire oui, le modèle français de dire non. Dans certains cas, le recours au robot est inévitable, mais toutes les fois qu’il n’est pas nécessaire, il faudra embaucher. Le chômage diminuera, plus d’hommes travailleront. L’homme au centre.
Les concentrations d’entreprises illustrent également le sujet. La suppression de petites ou moyennes entreprises par des entreprises plus grosses pour avoir une plus grande part de marché, donc plus de bénéfice, est une pratique courante. Dans cette stratégie de suppressions des plus petits que soi, les prédateurs bénéficient souvent des complicités d’institutionnels qui ne voient aucun problème dans l’opération parce que le « toujours plus de profit » (le profit d’abord) est légitime. Pour le modèle français, l’exécution, la suppression d’un plus petit que soi pour augmenter ses profits sont empêchées (devraient l’être) par des mécanismes de régulation, voire par des jugements de cours (l’homme au centre).
Le cas des participations des fonds de pension américains aux capitaux d’entreprises est connu. Certains de ces fonds de pension participent en exigeant que leurs actions rapportent un intérêt à deux chiffres. Si cet engagement n’est pas tenu, ils se retirent, même si l’entreprise affiche des bénéfices. Des entreprises pourtant saines ont dû baisser le rideau, donc licencier (le profit d’abord). Pour le modèle français, de telles situations sont inadmissibles.
La délocalisation dont on parle tant est de la même veine. Pour augmenter ses bénéfices, une entreprises prospère cesse ses activités et licencie son personnel pour s’installer dans un pays où les coûts, notamment les salaires, sont moins élevés (de quelle façon souvent ?). La pandémie du coronavirus a montré certains inconvénients des délocalisations.
Dans le modèle français, le secteur public assure le minimum vital aux chômeurs et aux vieux, grâce à la solidarité nationale (à ce sujet je ferai remarquer que, pour La Réunion, la solidarité nationale ne signifie pas la solidarité métropolitaine, les contribuables de La Réunion font partie de la solidarité nationale). Pour l’école de Chicago, les chômeurs et les vieux qui n’ont pas souscrit d’assurance, sont livrés à la charité des associations ou à la rue.
Je terminerai par les fameux « secteur public », « secteur privé ». Le secteur public assure à tous les citoyens les services et les biens auxquels ils ont droit comme homme ou comme femme (l’homme au centre). Le secteur privé produit des biens et assurent des services qui rapportent de l’argent (le profit d’abord). Le secteur public est ouvert aux « usagers », le secteur privé vit de ses « clients ». Le secteur public ne fait pas de bénéfice, ne paie pas de dividendes, n’a pas d’actionnaires. De par sa nature, le secteur public concerne beaucoup de monde et brasse beaucoup d’argent. Pour cette raison, cette masse d’argent est l’objet de la convoitise du secteur privé qui voudrait que la gestion de cet argent lui soit laissée, privatisée. Mais alors que dans le secteur public, le service est rendu sans souci du profit (l’homme au centre), dans le secteur privé, le service doit être rentable (le profit d’abord). Au nom du profit, une entreprise privatisée, licencie, supprime, etc. La crise du coronavirus a montré les méfaits du souci de « la rentabilité », en matière de personnels et d’investissements dans le domaine de la santé.
La liste des comparaisons est loin d’être exhaustive. On aura compris que dans le service public l’argent récolté, par l’impôt, la cotisation, certains tarifs, est consacré à la rétribution des personnels, aux équipements, aux réserves, aux provisions, en fonction des besoins des usagers ; et que dans le secteur privé, le service est rendu en fonction de ce que paie le client qui paie en plus, la rétribution du capital, ce que ne supporte pas le secteur public. En France, dans les secteurs qui touchent le service public (santé, éducation, etc.), le secteur privé bénéficie de ressources publiques. Telles sont, résumées, schématisées, tirées à grands traits, la situation, et ses conséquences.
Il est certain que l’usure a entraîné des scories dans les deux systèmes. Des réformes s’imposent autant dans le secteur public que dans le secteur privé. Mais, depuis quelques années, nos dirigeants ont entraîné la nation non pas dans la réforme du secteur public, mais dans son remplacement progressif par le secteur privé.
Il est évident que le modèle français a besoin de réformes. D’abord dans le rétablissement d’un équilibre entre le public et le privé. Nous avons vu les méfaits des prétentions du secteur privé sur le secteur public, la privatisation. Mais l’on pourrait en dire aussi du secteur public qui empiète sur le secteur privé. Pour dire vite, cet empiètement favorise souvent, pas toujours mais souvent, le clientélisme au détriment de la qualité des prestations. Il est urgent, dans l’esprit de la réforme, de fixer plus clairement les limites des secteurs. Autre réforme qui s’impose, la régulation de la vie économique. La diversité des acteurs économiques, gros, moyens, petits, doit être assurée et protégée. La suppression des concurrents par des moyens douteux, les concentrations monopolistiques privées, doivent être impossibles. Dans le secteur privé, un équilibre juste doit être trouvé au niveau de la rétribution du capital et du travail. Les situations aberrantes du point de vue du droit, provoquées par le non-respect des règles et des procédures, de la part d’instances institutionnelles, doivent être réparées, quitte à créer provisoirement un organisme spécifique à cet effet, s’il est impossible de faire autrement. Cela vaut à coup sûr pour La Réunion. Cela s’est fait dans d’autres pays. Il ne peut être question d’un développement de La Réunion avec les acteurs heureux, respectés, sans entrave, en laissant sur le bord du chemin, ceux qui ont été spoliés et détruits. Ne pas réparer est injuste. Mais ne pas régler cette question de la réparation, laisse planer l’idée que ces pratiques peuvent durer : une menace pour les acteurs heureux d’aujourd’hui.
Alors que notre peuple se prépare à manifester collectivement, massivement et publiquement, son identité, sa présence, sa volonté d’assumer ses responsabilités, choisira-t-il le modèle de l’homme au centre par le partage et la solidarité ? Si « le gros du pays » qui n’est plus seulement « gros blanc », mais aussi kaf, malbar, sinoi, yab, zarab, se croit à l’abri de la dissolution de notre peuple dans un peuple français uniformisé, à l’abri de sa disparition, il se trompe. La démonstration a été faite qu’il a été, lui aussi, dépouillé de ses terres, de ses usines, de ses banques, etc. C’est de la reconquête de leur pays par les Réunionnais, par tous les Réunionnais, c’est de leur vivre ensemble, c’est de leur communauté de destin qu’il s’agit. L’important, maintenant, est de nous unir et d’agir : 1. montrons ensemble, tous ensemble : qui nous sommes (ki noulé) ; que nous sommes là (nou léla) ; que nous sommes responsables de notre destin commun (sé nou kifé) – 2. montrons ensemble, tous ensemble, quelle gouvernance, quel développement, quelle formation, quelle politique financière, quels objectifs pour la recherche, nous voulons ; 3. une fois notre identité affichée, légitimée et reconnue, une fois le cadre de notre développement défini par nous, négocié et reconnu, la diversité des options démocratiques des partis pourra s’exercer, se concurrencer, s’affronter au nom de cette identité et à l’intérieur de ce cadre. La politique pourra fonctionner normalement dans un pays qui s’appelle La Réunion pour une communauté de destin précise, notre peuple.
Le projet se heurte à ceci, de divers côtés : kréol lé pa kabab ! Le défi. Kréol, c’est le peuple ! Notre peuple, au-delà de ses partis, de ses classes, de ses groupes, de ses clans. Tout est prêt.
Paul HOARAU
Culture Klic Réunion

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