Genre, réseaux, mode…

Complément indispensable du parcours « Elles x Paris Photo », une série de conversations a permis de dresser un état des lieux de la cause des femmes photographes.

S’il n’y avait qu’un chiffre à retenir pour dire la place grandissante des femmes photographes exposées, ce serait celui-ci : « En 2018, les femmes photographes représentaient 20% des artistes exposés à Paris Photo, aujourd’hui, elles sont 32%», se réjouit Nathalie Herschdorfer, commissaire de « Elles x Paris Photo », à l’initiative de cette session de « Conversations » programmée le 12 novembre, complément indispensable – et passionnant – au parcours artistique.

Un chiffre encourageant à mettre en relation avec les actions réalisées en amont par le ministère de la Culture, comme le rappelle Agnès Saal, haute-fonctionnaire à la responsabilité sociale des organisations au ministère de la Culture. Pour incarner la politique ambitieuse du ministère pour l’égalité dans tous les domaines – nominations, aide aux moyens d’accès, lutte contre le harcèlement sexuel et sexiste – « l’idée a surgi, avec la délégation à la photographie, dit-elle, d’avoir un outil ». Cet outil, c’est la plateforme « Elles font la culture (rendre visibles les femmes de l’art et de la culture) », qui propose aux femmes photographes, dont « les besoins s’expriment de manière spécifique », des ressources de tous types, allant d’un répertoire de données sur la protection sociale à des vidéos de témoignages d’artistes revenant sur leur parcours.

Photographie passé présent futur : pourquoi le genre est important

Vivian Maier exposition

Côté artistique aussi, la cause des femmes photographes progresse. Pour preuve, deux rendez-vous majeurs – l’exposition « Qui a peur des femmes photographes ? » organisée en 2015 au musée de l’Orangerie et au musée d’Orsay, et l’impressionnante somme Une histoire mondiale des femmes photographes publiée par Textuel l’année dernière – sont devenus de véritables « jalons », selon Nathalie Herschdorfer. Il n’en reste pas moins, souligne-t-elle, que ce travail réalisé pour ces artistes « laisse dans l’ombre beaucoup d’autres » et que « l’on découvre tous les jours de nouvelles photographes ». Un constat qui, loin de désespérer, a au contraire décuplé les énergies.

La preuve avec les multiples initiatives en faveur des femmes photographes à travers le monde. A Washington, la National Gallery of art présente l’exposition « The New Woman behind the camera », un panorama étourdissant de talents féminins. Qu’on en juge : Berenice Abbott, Germaine Krull, Claude Cahun, Frances McLaughlin-Gill, Annemarie Heinrich, Karimeh Abbud, Alma Lavenson, Wanda Wulz, Lisette Model… Une image grandeur nature de la « diversité » des femmes photographes, défend Andrea Nelson curatrice au département photographie de la National Gallery, à Washington.

La défense et illustration des femmes photographes, c’est aussi l’ambition de Floriane de Saint-Pierre, chef d’entreprise et collectionneuse, qui présente une sélection impressionnante d’autoportraits signés, entre autres, Margaret Bourke-White, Nan Goldin ou Zanele Muholi… Pour la collectionneuse, « le déclic a été l’exposition « Elles » en 2009 au Centre Pompidou ».

Que dire enfin de l’action de Russet Lederman, autrice et fondatrice de 10×10 photobooks, en 2012, qui entre autres actions pour promouvoir le travail des femmes photographes, vient de publier, avec Olga Yatskevich, What They Saw : Historical Photobooks by Women, 1843 – 1999, un ouvrage qui propose rien de moins qu’un examen des livres photos créés par des femmes depuis les débuts de la photographie jusqu’à l’aube du XXIe siècle.

Le futur de la photographie de mode passe-t-il par les femmes photographes ?

Dominique Issermann - portrait

« Quand on pense à la photographie de mode, spontanément, ce ne sont que des noms d’hommes qui viennent à l’esprit », souligne Nathalie Herschdorfer, en citant des figures majeures comme Paolo Roversi, Mario Testino, Richard Avedon ou Terry Richardson. Un regard masculin incontournable, sans doute, mais qui n’a jamais été hégémonique, loin s’en faut.

Pour preuve, le magnifique contre-exemple donné par la photographe Dominique Issermann. « Sonia Rykiel n’était entourée que de femmes, elle m’a choisi au bout de notre premier rendez-vous », raconte celle qui réalisera de nombreuses campagnes emblématiques de la marque. La photographe, qui depuis son enfance éprouve « fascination et respect devant la beauté », insiste aussi sur la nécessité d’une « relation au long cours ». « Je n’aime rien tant que revenir au même endroit, travailler de façon modeste, c’est la même chose avec les gens que je photographie », dit-elle.

Un mode de travail qui détonne dans un milieu où les photographes se succèdent à un rythme parfois trop rapide. Et qui force l’admiration. « Dominique Issermann est une pionnière, les jeunes photographes marchent aujourd’hui dans ses pas », assure Chiara Bardelli Nonino, responsable de la photo de Vogue Italie, en se félicitant de son influence sur les «visions plurielles », la façon « non conventionnelle dont les corps et la mode sont montrés aujourd’hui ».

Est-ce aux femmes d’assurer une meilleure reconnaissance aux femmes artistes ?

Vivian Maier exposition

Pour les femmes photographes, la question de savoir s’il est nécessaire d’avoir « un réseau autour de soi » se pose. A ce sujet, les avis divergent, mais les initiatives autant que les réflexions sont foisonnantes. Trois points de vue sont présentés.

Matylda Taszycka, responsable des programmes scientifiques de l’association Aware (Archives of Women Artists, Research and Exhibitions) montre, exemples à l’appui, le travail essentiel réalisé par l’association pour rendre visibles les femmes artistes, que complète l’attribution du prix remis chaque année en collaboration avec le ministère de la Culture.

Susan Bright, curatrice indépendante, revenant sur la formulation provocatrice de la question, dit simplement qu’elle a le sentiment de « bien faire son travail » et se souvient qu’étudiante, elle a dû attendre d’être en troisième année d’histoire de l’art pour entendre parler d’une artiste femme.

Enfin, Charlotte Eyerman, directrice de la collection d’art JPMorgan Chase, indique que le souhait de donner la priorité aux artistes émergents a rendu la collection dès le départ « représentative en termes de diversité géographique et de genre ».

Vivian Maier, une figure longtemps méconnue de l’histoire de la photographie

C’est une figure longtemps méconnue de l’histoire de la photographie qu’on revisite cet automne en fanfare. Rétrospective Vivian Maier jusqu’au 16 janvier 2022 au musée du Luxembourg, à Paris, nombreuses publications, dont la première biographie qui fera date,Vivian Maier révélée, par Ann Marks (éditions Delpire)… L’heure est à la redécouverte de cette artiste « morte à 83 ans sans se douter que son nom figurerait un jour dans l’histoire de la photographie », observe Ann Marks. Ses sujets ? Portraits d’enfants, photographie de rue, gens célèbres, personnes âgées, mais aussi « photographie en constante conversation avec le cinéma », selon Anne Morin, commissaire de l’exposition du musée du Luxembourg. Une personnalité artistique étonnante, dont 2500 pellicules n’avaient pas été développées de son vivant, mais qui n’en a pas moins continué une œuvre qui n’en n’a pas fini de fasciner.

Source Ministère de la culture