Professeure de céramique à école supérieure d’art du Port , Migline est une artiste aux multiples facettes. De l’installation à la performance en passant par la sculpture, l’artiste interpelle et met tous les sens de son public à contribution. Retour sur quelques moments symboliques. 

Murmures, Sanmbou en cuivre, son et porcelaine, 30×25 cm, 2020

L’indifférence est bannie du vocabulaire de Migline. Profondément attachée à ses racines, la plasticienne utilise l’art pour célébrer la mémoire et l’identité. Les aléas du quotidien sont la clé de ses œuvres. Et s’il faut commencer par un lieu, c’est bien celui de l’île. Son héritage culturel, ses coutumes, son histoire, son évolution… autant d’éléments dont l’artiste s’imprègne pour toucher son public. Offrandes, rituels et démarche artistique se mêlent pour commémorer nos ancêtres. A l’aide de sculptures comme le sanmbou, « réceptacle en cuivre beaucoup utilisé dans les temples malbars », Migline veut instaurer une sensibilisation sur la transmission. « Le sanmbou parle. Il converse avec nous sur la transmission et les traditions », indique t-elle. Intitulée « Murmures », la sculpture fait partie des œuvres exposées à l’artothèque pour la deuxième édition du projet Panorama. La plasticienne ne se contente pas de commémorer à partir de l’histoire réunionnaise. L’une de ses résidences artistiques l’amène sur l’île de Gorée, connue pour avoir arraché plusieurs esclaves à leurs terres d’origines. Là-bas, l’artiste se met en tête d’installer une porte en guise d’hommage. « Au musée de la Maison des esclaves, situé au Sénégal, il existe  La porte du voyage sans retour ”, porte d’où partaient les esclaves, principalement pour aller vers l’Amérique. Je me suis donc promis de faire la porte retour pour les accueillir et leur permettre de rentrer symboliquement chez eux ». La porte de Gorée, c’est faire le lien entre le monde vivant et les ancêtres, c’est prendre conscience de ce qui ne se voit pas tout en y étant reconnaissant. « J’aime comparer l’installation à un repas. On l’apprécie avec les yeux, le nez, la main, la bouche et tout ça fait que la nourriture est bonne. Pour l’installation c’est la même chose, tous les sens sont en alerte ». 

Porte de Gorée 2012, © Sébastien Fraysse, Reynald Alaguir, Migline Paroumanou. Issu du site internet miglineparoumanou.com

 

« Les gens voient, ralentissent, regardent, en parlent avec d’autres et c’est le plus important »

L’une des thématiques privilégiées par la plasticienne tourne également autour des violences conjugales. Vues au détour d’un feu rouge, entendues dans un appartement parisien, lues dans les colonnes du journal ou comprises à travers des témoignages, Migline déplore la banalisation des violences. « A chaque fois que j’y ai été confronté ça me touchait encore et encore, j’avais besoin d’exorciser ça. La seule façon de le faire était de le sortir sous forme d’exposition, d’installation ou de poème. C’était une façon de me guérir de tout ce que j’avais vu ». Là encore, l’artiste s’imprègne de son environnement. Alors qu’elle organise une exposition en 2013 à Saint-Benoît à propos des violences faites aux femmes, Migline prend connaissance d’un fait-divers impliquant une femme assassinée dans la commune, en pleine rue, par son ex-compagnon. Répondant à l’appel du cœur, l’artiste décide de se rendre sur les lieux et de faire une performance filmée dans laquelle elle rend hommage à cette jeune femme. « J’ai fait un bouquet à sa mémoire, j’ai peint tout le trottoir en blanc et je me suis allongée par terre. J’ai voulu faire une piqûre de rappel aux gens qui passent. Les gens voient, ralentissent, regardent, en parlent avec d’autres et c’est le plus important. Et pendant que la vie suit son cours, on crée un lien entre la personne disparue et soi ». La performance est ensuite exposée et vidéo projetée la même année à la Villa de la Région de Saint-Denis. 

Extrait de vidéo « Stop », 2013, vidéo quick time, 4 mn. Montage vidéo Nathalie Vindevogel  © ADAGP, issu du catalogue 5e Saison. 

 

Le déclic de la céramique

A l’aube de sa vie adulte, Migline ne s’imagine pas qu’elle se lancera des années plus tard dans une telle carrière d’artiste. Après dix années passées en métropole, elle sent qu’il est temps, en 2004, de revenir sur son île natale. Son premier déclic artistique se déclenche quand elle prend des cours de céramique. « Quand j’ai touché la terre, j’ai tout de suite voulu recommencer.C’est la matière que j’utilise avec beaucoup de plaisir pour sa texture, sa couleur, le fait de pouvoir la modeler et la sculpter ». Migline finit par suivre des cours, dont un atelier céramique, à l’école supérieure d’art du Port. Elle a ensuite l’occasion de travailler avec Jack Beng-Thi, célèbre plasticien portois, et de l’aider dans la mise en scène de ses expositions. Entre philosophie, courants artistiques et créations personnelles, Migline passe progressivement du statut d’élève à celui de professeure. Elle obtient son DNSEP (Diplôme national supérieur d’expression plastique) en 2020 et enseigne en parallèle la céramique à l’école supérieure d’art du Port. Arts de la table et céramique sont pour l’artiste porteurs de messages et font régulièrement office d’offrandes ritualisées. Mok, féy fig (feuilles de figuiers), babafigues (fleurs de bananiers), verres et tasses en porcelaine… la plasticienne étend son savoir-faire. Prochaine étape au courant de l’année 2021, une exposition à Vassivières – près de la Creuse – dans le centre de la France. Fidèle à ses principes, Migline n’a pas oublié les enfants réunionnais déportés dans la région à partir des années 60. « C’est sûr que j’aurai quelque-chose à faire là-bas, toujours dans mon envie de toucher à travers la mémoire et l’identité ».

Texte Maeva Mansard

Photos DR

Pour apprécier en profondeur le travail artistique de Migline : miglineparoumanou.com