La mission d’information du Sénat sur les effets des mesures anti-covid se penche sur le monde de la culture. Derrière la situation catastrophique d’un milieu à l’arrêt depuis un an, qui a le « sentiment d’avoir été sacrifié », des solutions pour reprendre se dessinent.

« Ça va faire un an que nos établissements culturels ont fermé le rideau ». Le sénateur PS Bernard Jomier rappelle la triste réalité. Celle d’une culture à l’arrêt, qui se sent en grande partie délaissée. « Au-delà de l’impact économique, la fermeture des salles de spectacle a un impact important sur la vie sociale des Français, et met aussi en danger nos artistes et notre modèle culturel », cadre le président de la mission d’information du Sénat sur l’évaluation des mesures prises pour lutter contre le covid-19. La mission s’est penchée ce jeudi sur la culture, avec l’audition de responsables du secteur du spectacle vivant et de la musique.

Comme en écho, plusieurs dizaines d’intermittents ont commencé à occuper jeudi après-midi le théâtre de l’Odéon, à deux pas du Sénat, pour réclamer « une politique de soutien exceptionnel » et des négociations sur les conditions de réouverture des lieux culturels (voir notre article).

« Les salles de spectacle ont le sentiment d’avoir été sacrifiées »

Pour la culture, l’impact économique est terrible. Le Prodiss (Syndicat national du spectacle musical et de variété), qui représente les festivals, le spectacle vivant privé et les producteurs, estime la perte de chiffre d’affaires « à 2,3 milliards d’euros », souligne Malika Seguineau, sa directrice générale. « De nombreux festivals vont annuler », prévient-elle. Le cadre fixé par la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, de 5000 spectateurs maxi, assis, distanciés et a priori sans bar ni restauration, laisse de côté tous les festivals qui programment du rock, des musiques électroniques ou du hip hop (lire ici sur le sujet).

Du côté des théâtres, même galère. « Les salles de spectacle ont le sentiment d’avoir été sacrifiées, alors qu’elles ne sont pas des lieux à risque, comme l’a montré une étude allemande » regrette Isabelle Gentilhomme, déléguée générale du Syndicat national du théâtre privé (SNDTP). « Le stop and go est dramatique » pour un secteur qui a besoin au contraire d’anticiper, avant une possible réouverture. La perte du premier confinement est estimée pour ce secteur à 60 millions d’euros.

« Grande détresse des équipes »

Pour l’Union syndicale des employeurs publics de spectacle vivant (USEP-SV), qui rassemble les centres dramatiques et chorégraphiques nationaux, les scènes nationales, orchestres ou théâtres de villes, son président, Loïc Lachenal, alerte sur « la grande détresse des équipes, des équipes techniques » face à une situation qui semble sans fin.

Rien qu’avec le premier confinement, « près de 19.000 représentations ont été annulées, avec une perte de recette de près de 90 millions d’euros » pointe celui qui est aussi directeur de l’Opéra de Rouen. Face à la durée de la crise, l’impact risque d’être profond et durable. Bruno Lobé, directeur du Manège de Reims et vice-président du Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles (Syndeac), alerte : « On ne se rend pas bien compte encore du cataclysme qu’il y aura sur les équipes artistiques. »

« Est-il possible de mener des activités culturelles en minimisant le risque sanitaire ? »

Après ce (noir) constat, reste à voir si la culture peut envisager un avenir. « Est-il possible de mener des activités culturelles en minimisant le risque sanitaire ? » demande Bernard Jomier. La réponse, c’est le professeur Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale de Genève, qui l’apporte. Spoiler : oui, c’est possible.

« L’accès à la culture fait partie des droits de l’homme » commence, pour le plus grand plaisir des professionnels auditionnés, l’épidémiologiste. Il rappelle les trois voies de contamination du coronavirus : « Les aérosols », « qu’on peut comparer à des nuages de fumée de tabac » et « dont les plus légers peuvent rester dans l’air pendant plusieurs heures, en l’absence d’aération ou de ventilation », « les postillons » et par contact, mais « il y a très peu de rapport scientifique montrant cette voie ». C’est le premier mode de contamination, source principale des contaminations de masse en lieux clos, qui nous intéresse ici.

Antoine Flahault souligne qu’il y a certes « des clusters dans le spectacle », notamment « dans les chœurs, car quand on chante, on expulse 50 fois plus d’aérosols », et quand on parle, « dix fois plus ». Contamination aussi « lors de spectacles de danse » ou lors de représentations de théâtre ou cabaret, avec des clusters apparus « au Japon, Russie, Canada, Corée du Sud ou Berlin ». Bref, « il y a des motifs pour fermer ces établissements ».

La culture pourrait s’inspirer du « transport aérien ou du TGV » pour l’aération

Mais à l’inverse, l’épidémiologiste souligne les cas de non-contamination. Et pour la culture, le salut pourrait venir du monde… des transports. « Le transport aérien, ou en TGV, ce sont les endroits les plus sûrs, parmi les lieux clos. Ce n’est pas du tout intuitif, (… ) mais il ne s’y passe presque rien. […] Le risque est absolument minimal. Il y a des centaines de millions de passagers en avion en 2020 et pas plus de 44 cas recensés dans le monde entier », souligne Antoine Flahault. « Il y a extrêmement peu de contaminations car l’air est régénéré toutes les 3 à 5 minutes » explique le médecin.

Si une salle de spectacle arrivera difficilement à avoir un tel niveau de renouvellement d’air, « on peut améliorer grandement la ventilation dans les salles ». Antoine Flahault pense aux « filtres HEPA, d’une très grande efficacité contre les aérosols, et en particulier contre le coronavirus ». C’est déjà fait en Espagne, « à l’opéra de Madrid ». « Avec un très fort volontarisme politique, la culture est restée ouverte dans ce pays. Ils ont beaucoup investi dans la ventilation » salue le médecin, qui parle aussi les tests préventifs sur les acteurs. Autre solution complémentaire, évoquée déjà par certains médecins depuis plusieurs mois : « Vérifier, par des capteurs de CO2, si on est dans une atmosphère saine à respirer ».

« Il est possible de rouvrir les lieux de spectacles, sans forcément un respect de la distance physique »

Autre perspective positive que souligne Antoine Flahault : le concert test de Barcelone, avec 500 personnes, « tous debout, tous serrés, avec un masque. Ils ont tous été testés : zéro cas ». Des concerts tests seront bientôt organisés en France, à Marseille et Paris (lire notre article). Au final, « il est possible de rouvrir les lieux de spectacles et qu’ils soient safe, sans forcément un respect de la distance physique », à condition d’avoir « des gestes barrières et le port du masque très fortement respecté ». Au regard de ces éléments, le protocole du ministère de la culture semble pour le moins frileux.