L’endurance à toute épreuve

Artiste éclectique, Karel n’a de cesse d’inventer et de réinventer son rapport au monde et à l’humain. Diplômé de l’école supérieure d’art du Port, le jeune homme est animé par le travail de la matière. Ses créations découlent de réflexions approfondies sur l’identité et la fonction des objets. 

Le parcours artistique classique, Karel ne l’a pas connu. Le jeune artiste passe d’abord son baccalauréat électro-technique mais ne parvient pas à s’épanouir. Il se tourne alors vers la filière agricole et entame un BTS. Là encore, la satisfaction n’est pas au rendez-vous. « Je ne me sentais pas à ma place dans ce que je faisais. Puis une psychologue m’a fait comprendre que dans la vie il fallait faire ce qu’on avait envie de faire si on voulait s’en sortir », confie Karel. Son attachement pour le graffiti et l’artisanat en bambou l’amène en 2011 à intégrer l’école supérieure d’art du Port. « J’ai essayé et j’ai beaucoup aimé. C’était une vraie libération physique et mentale ». Durant ses études, Karel met le cap sur la Belgique via le dispositif Erasmus (programme d’échange d’étudiants). Il découvre la gravure à Liège et perfectionne sa technique. Lorsqu’il revient à la Réunion et décroche son master, le jeune homme ne perd pas de vue son objectif : vivre de ses créations. « Dès que j’ai quitté l’école d’art, j’ai tout de suite pris contact avec l’association Cheminement(s) pour m’aider à me professionnaliser. Il y a aussi des structures comme le Fonds régional d’art contemporain (FRAC), pour accueillir les jeunes artistes ». Karel possède aujourd’hui un site internet* sur lequel sont répertoriées ses productions, chacune accompagnée d’une explication sur la démarche artistique. Gravure, sculpture, photographie, glitch et installations font l’univers de Karel. Les différents medium qu’il utilise sont à l’image de son état d’esprit : l’art est en perpétuel mouvement. Le vingtenaire ne veut surtout pas qu’on lui colle une étiquette et apprécie particulièrement l’œuvre in situ. Cette pratique contemporaine a pour but de s’imprégner d’un lieu et de composer avec les outils et le matériel qu’offre l’espace. « Je me détache de l’essence pour voir ce que je peux faire avec ce qu’il y a à côté. C’est comme l’huile essentielle, on prend beaucoup de plantes pour utiliser seulement l’huile alors que je suis sûr qu’on peut faire de très bonnes choses avec les résidus. D’une manière générale j’aime le travail de la matière ». Consciencieux, Karel est adepte de la méthode classique enseignée en école d’art. Après avoir défini sa thématique, le jeune artiste élabore une banque de données de tout ce qui pourra l’aider à produire (inspirations, livres, courants artistiques…). Un premier jet est ensuite réalisé : croquis, photographie, test de matière ou sculpture miniature peuvent prendre forme. « J’aime l’idée d’avoir un projet maquette. Cette étape de création me permet de prendre du recul et d’avoir un avis extérieur avant de nourrir la chose », précise Karel. 

« Une thématique à retenir : la nature et les femmes à poil »

Sollicité par le Département, le jeune homme fait partie de la deuxième édition du projet Panorama. L’idée, exposer au sein de l’artothèque un éventail d’œuvres réalisées par différents artistes. De par la diversité des thématiques, des médiums et des choix de vie de chacun, le projet met en lumière la créativité et les possibilités du paysage artistique. Le travail de Karel s’organise autour d’une série de trois gravures intitulées Harmonie et réalisées sur rhodoïd (matière plastique). Une thématique à retenir : « La nature et les femmes à poil ». Harmonie est le résultat d’une symbiose entre humanité et animalité. L’artiste estime que « les choses se rassemblent, s’échangent, se connectent, s’accumulent, s’altèrent ou disparaissent » et « entend révéler l’art déjà inscrit dans le quotidien » en jouant des contraires. Composition, gestuelle, position des personnages, désir de complémentarité… Rien n’est laissé au hasard. La gravure est un choix du cœur. « J’aime l’odeur de l’encre, la concentration, l’état méditatif dans lequel il faut parfois se mettre et les outils qu’il faut utiliser », ajoute Karel. Et l’œuvre a parcouru des kilomètres ! Pressée à Liège quelques années plus tôt, Harmonie est désormais entre les murs de l’artothèque jusqu’au 7 mai 2021. D’autres projets attendent Karel dans les mois à venir. « Dis-moi dix mots » est un dispositif conçu par le Ministère de la Culture pour sensibiliser le public à la langue française. Une thématique précise et des structures d’accueil sont définies à l’avance. Cette année, le thème de l’air est mis à l’honneur. Pour les participants, le but du jeu est de produire une œuvre artistique ou littéraire à destination des écoles, des bibliothèques, des médiathèques ou des lieux publics. Karel a privilégié cette fois-ci l’installation. S’il estime que l’art numérique audiovisuel est encore peu développé à la Réunion, le jeune homme compte y remédier en réalisant avec l’aide de Nina Sanchez, également artiste, une installation numérique qui prendrait en compte les gestes et les actions du spectateur à l’aide de capteurs. « On a fait quelques petits essais mais on est toujours en phase d’expérimentation, on va voir jusqu’où ça peut nous emmener. Je sais que je peux aller plus loin et j’y crois ! »

*https://karelperrussot.wixsite.com/karel

Texte : Maeva Mansard

Photos : dr