Site d’informations culturelles de La Réunion

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J’avais prévu d’entamer aujourd’hui une série d’articles sur les prochaines élections : élection européenne le mois prochain, élection municipale l’an prochain, élection régionale en 2021. Ces articles se feront. Aujourd’hui, une pause
D’après vos réactions et à l’occasion d’entretiens, de réunions, de rencontres, j’ai constaté trois choses concernant le monde associatif : la multiplicité et la démultiplication des prises de parole ; l’évolution des esprits ; le changement progressif des attitudes des pouvoirs.
1. La multiplicité et la multiplication des prises de parole.
Le premier constat, c’est la multiplication et la multiplicité des prises de parole. Outre les structures légales, officielles, publiques ou privées, « les services », « les corps intermédiaires », « les corps constitués » d’une façon générale, nous avons une multitude de comités, d’associations, de médias, « les gilets jaunes », qui émettent des rapports, posent des revendications, soumettent des propositions, sans compter « les missions », « les consultations », « les expertises ». Chez moi, cela fait plus d’un mètre de documents empilés.
Il en résulte une multitude de prises de positions, de propositions, de contre-propositions officielles, officieuses, autorisées, tellement nombreuses que personne ne s’y retrouve. Sévit une grande confusion dans les esprits : on ne sait plus qui est qui ; qui décide, qui casse. Quelques exemples. Qui est l’autorité politique réunionnaise ? La ministre des outre-mer ? Le préfet ? Le président de la Région ? Le président du Département ? Faute de le savoir, on écrit à tout le monde, on manifeste partout, on frappe à toutes les portes. Résultat : tout le monde s’agite, le peuple ne comprend plus rien. Si l’on prend l’affaire « des gilets jaunes », l’État « a pris des mesures », personne ne sait quelle sera leur efficacité et une quarantaine de personnes tirées au sort assureront un contrôle parallèle (à quoi servent les organisations diverses et multiples créées pour cela, les règlementations, les contrôles de la légalité, les juridictions de première instance et d’appel?). Le budget de la Région est un budget « gilets jaunes », nous dit un journal. A quoi la Région va-t-elle dépenser cet argent ? « Un conseil consultatif » veillera au grain. Que nous prépare, de son côté, le Département ? On remarquera que personne ne consulte personne, que chacun agit de son côté. Si, demain, ça ne marche pas, derrière qui « les gilets jaunes » vont-ils courir ? Derrière la ministre, à la préfecture, qui viendra dare-dare (ou à Paris si à La Réunion « ça ne sentait pas bon ») ? Derrière le président de la Région qui sera dans les bois et que personne n’ira chercher ? « Le bouclier de la ménagère » ou « le paiement des frais de transport » des marchandises métropolitaines vont-ils faire baisser les prix ? – Autre sujet, les vice-présidences. Comment le président de la chambre de commerce et le président de la chambre des métiers qui doivent être, normalement, « des partenaires » du président de la Région peuvent-ils en être les vice-présidents ? N’est-ce pas créer de la confusion ? – Que penser également de la confusion, légale ou non, des compétences, entre les collectivités ? – C’est tout un système qui est confus et qui favorise tout. La réforme ne se résume pas dans une loi de développement à faire voter par le Parlement. Elle concerne un ensemble de mesures que les Réunionnais doivent recenser et qu’ils devront négocier avec le Gouvernement, avec l’Union européenne, avec la COI, avec la Chine, l’Inde, le Mozambique, etc. ; des mesures qui impliquent des restructurations, des modifications, des nominations locales et extérieures, des lois, des traités et des accords. Un tout !
Le problème est que le système que nous déplorons coûte cher et que les bénéficiaires y tiennent. Exemple : demander au président de la chambre de commerce de démissionner de la Région ou de l’assemblée consulaire, c’est lui demander de renoncer à l’une de ses indemnités. Supprimer le conseil départemental, c’est supprimer ce qui est devenu des carrières (pour plusieurs dizaines de personnes) : des indemnités, des avantages et des privilèges. Quels poids auront, d’un côté, la volonté de renoncement et, de l’autre, la volonté de réforme?
Il est peu probable que les hommes et les femmes qui font partie de ce système, prendront l’initiative de la réforme. Pour cela, il faudrait « une opinion publique réunionnaise » suffisamment efficace pour peser sur leurs décisions, les empêcher de faire n’importe quoi et les pousser à la réforme. Nous tournons en rond parce que cette « opinion publique » fait défaut. Les élus et les technostructures confortablement installés savent cela. Comment un fonctionnaire de la Région peut-il imposer, de façon cavalière, une décision politique de son institution, contraire à celle d’un chef d’établissement qui, administrativement et en le justifiant, licencie un agent ? Comment un « emploi jeune » qui n’est pas sérieux, peut-il menacer son supérieur hiérarchique d’une intervention punitive de son élu ?
2. L’évolution des acteurs « libres ».
Cette absence « d’opinion publique » et le silence qui s’en suit, expliquent le désordre. On a entendu une multitude de mécontents, de râleurs, de sauveurs insuffisamment efficaces. Pourquoi ?
Les organisations plus ou moins officielles : sociétés, coopératives, SICA, commissions et comités, ont été plus ou moins jugulés, mis au pas, réduits au silence. C’est une caractéristique du système [1]. Un éleveur qui a dû acheter une bête malade ou un éleveur qui n’est plus en état de maîtriser sa production de lait, marquent leur mécontentement devant l’institution censée les défendre, ne méritent pas l’exclusion, encore moins les tribunaux. La fin de l’interdépendance entre les organisations professionnelles, la domestication de partenaires, la mainmise monopolistique sur l’ensemble de l’appareil économique, font une situation malsaine. Mais aucune autorité politique ne s’en préoccupe et assume la responsabilité qui lui incombede réguler. Si le projet de centre commercial de Saint-Paul, à la place qui avait été prévue pour « la Maison des civilisations » se réalise, cela signifiera nécessairement, que le président de la Région et le maire de Saint-Paul, politiquement responsables, n’auront pas été à la hauteur [2].
Il reste donc, pour espérer, les associations libres. Elles sont innombrables et tant mieux ! Leur union pourrait renforcer ce sentiment d’appartenance qui fait un peuple qu’un certain nombre voudrait récuser ; ou à l’inverse, leur sentiment d’appartenir à un peuple pourrait renforcer le besoin d’union. Or, depuis des décennies, on voudrait nous imposer l’équation : « revendication d’être un peuple = revendication d’indépendance et anti-France ». Cette équation a causé de graves dégâts. L’équation du général de Gaulle : « des peuples, une nation » est, de loin, la bonne [3]. L’unité du peuple français – parce que c’est de cela qu’il s’agit – s’enracine dans la diversité des peuples qui le composent. Unité et diversité, c’est la libération. Ne pourrai-je pas être aussi libre vis-à-vis de la France, tout en étant Français, qu’un Mauricien vis-à-vis de l’Inde, qu’un Malgache vis-à-vis de la Chine ? C’est tout l’enjeu de la décolonisation en Indianocéanie et du commencement de son développement communautaire pour sa liberté.
Ce qui a fait la faiblesse du monde associatif, c’est sa division. Faute d’une identité réunionnaise claire, bien définie et à cause de la dissolution du peuple réunionnais dans le peuple français, les Réunionnais ont été privés d’un pôle d’unité propre ; ils ont été laissés en concurrence inégale avec les autres Français mieux armés et en pays conquis à La Réunion (comme ils sont laissés, sans qu’ils s’en rendent compte, en concurrence avec les Karanes et autres Malgaches, avec les Comoriens et les Mauriciens, Indianocéaniens plus actifs qu’eux à La Réunion même, en l’absence d’Indianocéanie politique). Les associations isolées, enfermées, interdites, ont cru, chacune, être seules à avoir des idées, des propositions, des chefs. Elles ont eu tendance à se poser, chacune, en « sauveur » de toute l’île. Chaque leader, du coup, s’est senti investi d’une mission, et apte à revendiquer des mandats politiques. Toute revendication associative devenait un acte de candidature politique. On imagine, avec cette confusion du politique et de l’associatif, avec, parallèlement, cet isolement des associations, le désordre, les divisions et la faiblesse ; l’impossibilité d’une « opinion publique » libre, forte et efficace !
Un parti politique est « une association politique», une association spéciale. Il prépare l’avènement au pouvoir d’un projet et d’un programme, et l’élection de femmes et d’hommes pour les porter. Mais le monde politique partenaire du monde associatif, ce sont les élus (majorités et oppositions) au sein « des institutions». Heureux le parti politique qui peut « dialoguer et travailler» avec les associations ! Mais les partis (et les institutions) politiques qui montent des « associations satellites » pour s’en servir comme agents électoraux, font du mauvais travail [4]. Le monde politique et le monde associatif doivent être indépendants l’un de l’autre. C’est une question d’autonomie, de dignité et d’efficacité pour l’un comme pour l’autre. Du monde associatif peut sortir un monde politique de qualité, mais l’association ne doit jamais devenir un parti. Un associatif qui se lance dans la politique change de monde. Cela doit être clair.
La conscience ravivée, chez les associations, d’appartenance à un peuple, d’une responsabilité propre vis-à-vis d’un pays précis, les pousse à sortir de l’illusion que le salut ne peut venir que d’une autorité nationale extérieure et centrale, et de l’intensité de la relation de chacune avec cette autorité, pour peser sur ses décisions ; elle les pousse, au contraire, à considérer que ce salut ne peut venir que de partenariats actifs, innovants, efficaces Réunion/Gouvernement, Réunion/Europe, Réunion/COI, etc. ; la même prise de conscience les pousse à découvrir qu’il y a d’autres associations, d’autres Réunionnais, habités par les mêmes ambitions et par le même sens des responsabilités ; que leur union créerait cette force qui pourra peser sur les comportements et les décisions des politiques.
Les responsables des associations marquent de plus en plus leur autonomie à l’égard des politiques. Dire qu’il n’y a plus de préférences, de choix, de votes politiques personnels de la part d’associatifs, c’est aller un peu loin (les associatifs sont aussi des électeurs), mais les organisations, en tant que telles, affichent davantage d’autonomie. Cette autonomie les rend plus libres. Il y a de moins de crainte que naguère, pour les associations, de traiter avec les politiques. Il fut un temps où la confusion était telle que le monde professionnel agricole était entre les mains des politiques, c’était intenable. Il a fallu créer de toutes pièces, un monde syndical agricole qui a été pluraliste, mais libéré. De même que la lutte contre la fraude électorale a pris son essor quand a été constituée l’ADNOE, une association. Des associations et des individus producteurs indépendants se multiplient. Cette orientation des associatifs vers plus d’autonomie est donc encourageante. Mais, encore une fois, elle ne suffit pas. Pour que cette autonomie se transforme en force, les associations, quelque soient leur bord, doivent être unies autour de fondamentaux que tout le monde devra respecter, tout le monde, à commencer par les politiques.
2. Le changement progressif des attitudes des pouvoirs.
Ce mouvement vers plus d’autonomie du monde associatif et vers leur union, entraîne faiblement mais réellement, des changements d’attitude, de comportement, de prise de décision de la part des autorités.
Nous voyons des arrêts qui avaient frappé de pauvres gens sans aucune pitié, corrigés par de nouveaux jugements. Entre temps, il est vrai et nous ne devons pas l’oublier, des hommes et des femmes ont tout perdu, biens, affections, foyer. Certains ont mis fin à leurs jours. Telle association, négligée et méprisée, a tenu bon. Elle a fini par retenir l’attention des autorités nationales. Je pense que Paris et Saint-Denis, finiront par se pencher sur ce dossier de l’ancienne prison de Saint-Denis, mémorial de l’Histoire non seulement de la ville, mais de toute l’île ; non seulement de l’esclavage mais aussi de l’engagisme et de toute l’évolution de la société d’ici. L’alerte lancée pas telle autre association, concernant le recrutement des fonctionnaires, les conférences données de façon plus précise, plus chiffrée sur le même sujet, ont fait qu’une réflexion de fond est lancée discrètement (pour le moment!) et que l’on commence à modifier le tir. Telle autre associationmène une large action qui retient l’attention et suscite l’intérêt public.
Nous sommes loin de l’influence de « l’opinion publique » concernant le développement, les emplois, le pouvoir d’achat, les prix, le logement, la formation, la mobilité, etc. Malgré les moyens qui sont là, les lignes sur tout cela n’ont guère bougé depuis un certain temps. Si les associations continuent leur libération et consolident leur union pour être une force, elles finiront par peser sur le monde politique à propos de ces « questions essentielles ». Si nécessaire, elles pourront contribuer à le remplacer. Les associatifs oublient qu’ils sont aussi électeurs. Ce sont les électeurs qui donnent ou refusent le mandat politique. Le désordre a retourné la situation en faisant des politiques les maîtres des électeurs. Il faut remettre la situation sur ses pieds. L’urne est une arme aussi redoutable que pacifique si ceux qui l’ont entre leurs mains savent s’en servir. Dans le secret de l’isoloir, les électeurs peuvent casser les combines partisanes, se délier des serments illégitimes, annihilerle pouvoir de l’argent. Dans le secret de l’isoloir, l’électeur doit être souverain. Il n’a de compte à rendre à personne d’autre qu’à sa conscience. Même si des électeurs se sentent liés moralement par le chantage électoral de politiciens sans conscience ou par une légitime reconnaissance, la majorité, l’énorme majorité, est libre.
Si la majorité des électeurs est libre et peut, dans le secret de l’isoloir, renverser la situation, pourquoi cela ne se fait-il pas ? Deux critères sont en cause : le comportement du monde politique avec le monde associatif ; l’évolution des « questions essentielles » que nous venons d’énumérer. Les relations avec le monde associatif sont des relations partisanes et les lignes concernant « les questions essentielles » ne bougent pas (le mouvement des gilets jaunes l’a mis en évidence). Utiliser l’arme de l’élection nous disent les électeurs, nous voulons bien ! Mais voter pour qui ? C’est la réponse à cette question qu’il faudra tenter de donner dans la série d’articles sur les prochaines échéances électorales.
Paul HOARAU
[1] Cf JPH N°103 du 01 avril 2019 : MA CONTRIBUTION ECONOMIQUE AU DIALOGUE INSTITUTIONS & PEUPLE.
[2] Remplacer « la maison » symbole de l’unité de notre peuple (que l’on soit d’accord ou non avec certaines modalités) par un temple du consumérisme débridé, à la réunionnaise, est impensable.
[3] « … des peuples qu’étreignent, au cours de l’Histoire, les épreuves les plus diverses, mais que la nature des choses utilisée par la politique, pétrit sans cesse en une seule nation. » (« Mémoires d’Espoir » – P. 1, Plon 1970)
[4] Le parti Démocrate Chrétien italien en est mort, trop de moyens concentrés est facteur de décrépitudes et d’autodestruction.
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