Dispositif original, le Fonds d’échange artistique et culturel permet de soutenir des projets ambitieux de création dans les Outre-mer. Focus sur quatre d’entre eux.

Mettre en lumière le dynamisme de la création ultra-marine, c’est l’objectif ambitieux que se sont assignés les ministères de la Culture et des Outre-mer en créant, en 2018, un dispositif spécifique : le Fonds d’échange artistique et culturel (FEAC). Depuis cette date, nombre de créations originales venues des départements et territoires d’Outre-mer ont été soutenues par ce fonds créé sur-mesure pour répondre aux spécificités de ces territoires.Parmi celles-ci, il en est une qui pèse lourdement sur le développement de projets culturels : l’éloignement. Tant sur le plan des coûts de production que sur celui de la notoriété, le Fonds d’échange artistique et culturel met tout en œuvre pour effacer les distances. A la fin de l’année, il aura consacré une enveloppe de 1 M€ pour accompagner 95 projets culturels, témoignant de la vitalité de la création dans les Outre-mer. Retour sur quatre équipes artistiques et culturelles qui œuvrent – avec quelle ardeur ! – au rapprochement de toutes les cultures du territoire national.

Chantal Loïal et la compagnie Difé Kako : entrelacer tous les langages

« Chaque saison, nous tissons et renforçons nos liens avec les publics des Antilles, d’Afrique et de l’Hexagone, » nous explique la danseuse et chorégraphe guadeloupéenne Chantal Loïal. Le FEAC y contribue en finançant les déplacements des artistes sur plusieurs des actions de la compagnie Difé Kako : « Principalement pour le festival du Mois Kréyol (prochaine édition en octobre et novembre 2021) qui repère et programme chaque année des artistes de culture créole, leur offrant ainsi une visibilité durable pendant deux mois, dans l’Hexagone, en Guadeloupe, Martinique, La Réunion et à l’international. Un temps qui permet la rencontre d’une multitude de disciplines et d’artistes d’horizons différents. Mais aussi pour les déplacements liés à des résidences auprès de scolaires autour de notre création 2020 « Joséphine2B », et pour ceux liés à notre projet d’inventaire patrimonial des quadrilles créoles. »

« Edouard Glissant, poursuit-elle, définit la créolisation comme un métissage d’arts ou de langages qui produit de l’inattendu. Mon langage chorégraphique est fondé sur cette notion. Je mêle une écriture actuelle et contemporaine à la danse traditionnelle de Guadeloupe et de Martinique, et aux danses d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale. Dans ce cadre, la Compagnie est toujours à la recherche d’innovation. Nous développons ainsi des concepts pédagogiques et chorégraphiques, pour amener le public à la découverte de cette danse métissée.

« C’est une démarche militante ! En 2023, nous créerons le Bakannal ballet. Nous déboulerons dans les rues (mais aussi en salle) pour faire partager un phénomène culturel mondial : le défilé carnavalesque. Une parade qui mélangera et métissera les genres, depuis les danses afro-antillaises au hip hop et à l’acrobatie, sur des rythmes colorés, joués par des percussionnistes issus de la Caraïbe, de l’Afrique et de Paris, et pour des danseurs drapés dans des couleurs chatoyantes. »

 

Le « Grand Théâtre itinérant de Guyane » : un chapitre majeur de la décentralisation théâtrale

« Le FEAC est un formidable outil, nous confirme Odile Pedro Leal, une très belle opportunité mise en place par les ministères de la culture et des Outre-mer. C’est un fond d’aide à la mobilité qui nous permet de travailler plus facilement en métropole ou dans d’autres régions. Grâce à lui, nous avons pu jouer notre dernière création, adaptée de Federico Garcia Lorca, Bernarda Alba from Yana, aux Antilles, au mois de mars 2021, et nous pourrons aller au festival d’Avignon en juillet prochain. »

Dès 1996, Odile Pedro Leal, comédienne et metteur en scène issue du Conservatoire national de région de Bordeaux, créait des spectacles sur Cayenne « avec, nous dit-elle, pour moitié des comédiens parisiens, pour moitié des comédiens de Guyane, amateurs ou semi-professionnels, intégrés au spectacle, afin de favoriser la professionnalisation de ces artistes.

« Quand je me suis intéressée à la création locale, j’ai vu que le public appréciait et qu’il y avait une forte demande. L’amour de ces territoires et de cette population m’ont conduite, comme par une nécessité impérieuse, à créer mes spectacles en Guyane, alors que j’habitais Paris. La Région, la DAC et d’autres institutions m’ont soutenue.

« Mais organiser des tournées pour une quinzaine de comédiens relevait, jusqu’à l’apparition du FEAC, d’une mission sinon impossible, du moins fort compliquée ! » Très vite la compagnie parvient cependant à créer un réseau sur les Antilles « et en métropole, grâce à Gabriel Garran, qui appréciait nos spectacles et les programmait au Théâtre international de langue française (ancêtre du Tarmac). En Avignon nous avons été parmi les premières compagnies à jouer au TOMA de Greg Germain, en 1998 (Théâtre des Outre-mers d’Avignon). »

Selon Odile Pedro Leal, les compagnies théâtrales d’Outre-mer ont encore trop de mal à se diffuser dans l’Hexagone. « Pour aller dans le même sens que le FEAC, il faudrait trouver un dispositif complémentaire qui nous permette de travailler sur d’autres scènes. Il faudrait inviter davantage les Théâtres Nationaux à aller voir ce qui se passe Outre-mer. »

Les ondes océaniques d’un petit caillou culturel : Mayotte et le festival Milatsika

Tout jeune et bouillonnant département français, Mayotte a la chance d’avoir, depuis 2007, un festival de musiques actuelles : Milatsika Emergences. « La culture musicale et la création ont toujours existé à Mayotte, nous dit Del Zid, le directeur du festival, mais elles se font encore peu connaître. L’idée, c’est de donner une vitrine à cette musique mahoraise, qui, pour s’épanouir vraiment, doit s’exporter. C’est de lui permettre de s’exprimer dans les conditions optimales d’un événement professionnel, aux côtés d’artistes venus de l’océan indien, de l’Hexagone et du monde entier.

« Pour favoriser les rencontres, nous dressons une scène unique où les musiciens s’écoutent les uns les autres, font connaissance et partagent leur expérience. Le festival intègre ainsi une dimension sociale et pédagogique dont profitent les groupes locaux. Puis nous cultivons cette dynamique toute l’année : médiation culturelle, actions dans les écoles, dans les quartiers, résidences, formations en coaching scénique et vocal, en écriture, en interprétation…

« Si nous sommes soutenus par le Département et la DAC de Mayotte, le FEAC est le seul dispositif national dont nous pouvons bénéficier,précise Del Zid. Nous attendons avec impatience que la départementalisation se poursuive pour que le cadre juridique nécessaire au développement des professions artistiques et culturelles soit constitué… et que les artistes à Mayotte aient les mêmes droits que tous les autres artistes sur le territoire national ! »

L’enjeu est aussi le développement économique, social et culturel de l’île. Selon Diho, artiste mahorais (festival 2016), « la réussite du festival c’est de réunir les gens, de les fédérer en passant de bons moments avec des groupes qui sont complétement différents les uns des autres. Je pense que c’est encore plus valable aujourd’hui, pour que les mahorais s’unissent et puissent créer le Mayotte de demain. »
Programme du prochain festival, 15ème édition, les 14, 15 et 16 octobre 2021

Festival Milatsika – Del Zid

 

Un salon du livre dans le Pacifique

« La Polynésie française compte 118 îles éparpillées sur une surface équivalente à celle de l’Europe, » explique Christian Robert, le président de l’Association des Éditeurs de Tahiti et des îles (AETI), par ailleurs patron des éditions du Vent des îles. Dans ce contexte géographique, l’utilité du FEAC relève de l’évidence.

« Notre première idée, dès 2001, poursuit Christian Robert, avait été de réunir les acteurs de la diffusion et de la promotion du livre en Polynésie, en créant le salon du livre de Tahiti. Dès les années suivantes nous avons privilégié les rencontres d’auteurs du Pacifique. Des liens n’ont plus cessé de se tisser qui ont rapproché tous les îliens, passant par-dessus la barrière de la langue. L’économie du livre, la création littéraire et la fête autour des auteurs et des lecteurs n’ont cessé de se dynamiser grâce à cet événement.

« Depuis une dizaine d’années, nous allons plus loin : des salons aux Marquises, aux îles Australes, aux îles sous le vent… Le principe est de faire venir les auteurs, les éditeurs et le livre au plus près des populations. Ces rencontres sont de vrais jours de fêtes, grâce aux circonscriptions pédagogiques, lorsqu’elles existent, et aux associations locales. L’enjeu est d’installer une dynamique autour du livre, relayée par les CDI des établissements scolaires, les bibliothèques communales ou associatives.

« Cette année, le FEAC va nous aider aussi à mettre en place une résidence d’écriture. Il s’agit d’y recevoir un auteur local et un auteur du Pacifique sud. Nous sommes très attachés aux échanges transversaux dans le bassin pacifique, les rencontres entre écrivains océaniens, anglophones et francophones, qui restaurent des liens millénaires entre les habitants. En 2020, l’expérience d’un salon 100% numérique, où nous avons été contraints par la pandémie, nous a révélé combien les publics éloignés des îles de la Polynésie, mais aussi les publics étrangers comptent sur nos efforts, et… nous n’avons pas prévu de baisser les bras ! »

Le FEAC : un million d’euros en 2021

Cette année 2021, 95 projets vont être soutenus par ce dispositif national créé en 2018 par les ministères de la Culture et des Outre-mer, conçu pour contribuer au développement des échanges artistiques et culturels entre les Outre-mer et leur environnement régional, la métropole, l’Europe et l’international.

Plus de 525 000 euros seront versés aux associations. Une seconde campagne sera annoncée cet été pour un montant équivalent.

L’objectif est de promouvoir une meilleure connaissance des cultures ultramarines, de mieux accueillir les artistes et les œuvres venues d’ailleurs dans ces territoires, et de contribuer à l’enrichissement et à l’ouverture culturels des habitants d’Outre-mer. Les échanges artistiques et culturels entre ces territoires, la métropole et le reste du monde ne doivent plus pâtir de l’éloignement et parfois même de l’isolement géographique où ils se trouvent.

Source culture.gouv.fr